Adeline Fleury nous parle de son livre « Ici, les miracles ont un goût de ciel », publié aux Éditions Charleston

Adeline Fleury est journaliste, essayiste et romancière. Elle est notamment l’autrice du Ciel en sa fureur (L’Observatoire, 2024) ou encore du remarqué Petit Éloge de la jouissance féminine (Les Pérégrines, 2022).
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Voir Le Livre Ici… « Ici, les miracles ont un goût de ciel » D’Adeline Fleury
INTERVIEW
Comment est née l’idée de ce roman ?
Ce roman est né de ma passion pour une ville : Naples. Plus qu’un sujet de roman, je cherchais un personnage fort, ou plutôt une « géographie-protagoniste » puissante. Mon précédent roman Le ciel en sa fureur (L’Observatoire) est né de la rencontre entre une terre au caractère bien trempé, le Cotentin et de personnages féminins singuliers, notamment une maréchale-ferrante et une vieille rebouteuse.
J’avais besoin d’une nouvelle évidence romanesque, et Naples s’est imposée. D’abord par la photo d’une gamine boulotte au regard décidé tenant contre elle une poupée démembrée, je l’ai aussitôt baptisée Giana et, très vite, tout son passé et ses aspirations me sont apparues, puis celle d’une vieille femme au visage parchemin et aux yeux bleus pleins de bonté, elle serait Eusébia.
Il fallait que j’écrive une histoire de femmes napolitaines. Mais pas que ça. Pour comprendre un pays, une région, une ville, j’aime me plonger dans leurs croyances locales, et avec Naples j’étais servie : les miracles de sang, le culte des âmes du Purgatoire et la figure du Petit Moine, le « Monaciello », sorte de lutin aussi protecteur que maléfique, m’ont offert un terreau fertile pour laisser aller mon imagination.
Parlez-nous du choix du titre de votre livre, d’où vous est venue cette formule indicative ?
Ce titre, d’abord de travail, s’est imposé assez vite. Je cherchais quelque chose de poétique et lumineux, d’ouvert vers l’espoir. Pourtant, ce sont les « miracles de sang » qui m’ont donné l’impulsion du titre, cette croyance à la liquéfaction du sang de San Gennaro, le saint Patron de la ville – le 19 septembre de chaque année, les napolitains se rassemblent dans le Duomo pour assister à la liquéfaction du sang contenu dans un reliquaire, selon la tradition locale, si le miracle ne se produit pas, c’est le signe d’une catastrophe à venir pour la région.
Par ailleurs, je tenais à la mention de l’adverbe de lieu « ici », indicatif, même si je ne mentionne jamais la ville de Naples dans le texte. Cette histoire ne pouvait prendre corps que dans cette géographie marquée par la magie, les croyances, la spiritualité.
Enfin, « Ici » c’est comme dans une histoire qu’on raconte à un enfant, c’est de l’ordre du conte, car le conte est très présent dans mon texte. Ce roman peut se lire comme un texte très réaliste ou bien comme un conte.
Pourquoi avoir choisi une héroïne française confrontée à une culture étrangère plutôt qu’un personnage local ?
Même si ce roman est une ode aux femmes napolitaines, à leur corps parfois malmené, à leur force de tempérament, leur volonté d’émancipation, j’ai tout de suite su qu’il fallait le regard d’un personnage externe à cette géographie, j’ai opté pour qu’une photographe étrangère tisse les fils de la narration. Et c’est ainsi qu’Émilienne est arrivée.
Elle se laisse happée, envoûtée, emportée par l’étrangeté à laquelle elle est d’emblée confrontée. Elle est percutée par la magie, l’émerveillement, sans poser trop de questions finalement. Va entrer dans la danse de cette ronde de personnages singuliers. Elle va prendre de l’épaisseur à leur contact, se révéler plus dense et intense qu’il n’y paraît.
Naples est une ville très présente dans la littérature et le cinéma, de Gadda à Ferroni, en passant par Totò. Pourquoi avoir choisi ce cadre si symbolique, et comment l’avez-vous apprivoisé avant d’écrire ?
Oui, beaucoup de littérature et de films magnifient ou décrivent Naples. Du côté des écrivains, Elena Ferrante, Erri de Luca, mais aussi Anna Maria Ortese, Malaparte, Nicola Pugliese, Roberto Saviano pour la Naples féroce et mafieuse m’ont tous à, différents degrés, inspirée.
Mais c’est l’esthétique et la puissance du cinéma de Paolo Sorrentino qui m’a plus accompagnée, notamment avec ces deux hommages à sa ville, La Main de Dieu et Parthénope.
Après, il me fallait, à mon humble niveau, capter quelque chose de l’âme de la ville, et ça passe par des heures de déambulation dans les artères de cette cité vibrante, sans but, durant plusieurs voyages, en ne portant aucun jugement sur ce que je voyais, en me laissant percuter par les visages, les regards, les façades décrépites, la beauté époustouflante et la laideur par endroits. Faire corps avec la ville avant de faire « plume » avec elle.
Émilienne quitte le Nord, son passé, son métier vidé de sens, pour rejoindre une ville de « miracles de sang ». Son départ tient presque de la vocation mystique. Finalement, est-ce une quête artistique, spirituelle, ou existentielle ?
Je pense que c’est tout ça à la fois qui la guide, qui l’arrache à son quotidien qui l’ennuie, la vide de sa substance, elle n’a plus d’élan dans son travail qui ne l’ancre plus dans l’humanité, elle va chercher dans ce voyage quelque chose qui l’emplit, qui lui apporte des réponses sur son identité, ses origines.
Paradoxalement, c’est dans la magie, la fantasmagorie qu’elle va se reconnecter au réel. Elle va trouver dans cette ville aux secousses sismiques la clé pour se réaligner.
Le roman s’ouvre sur Giana, enfant blessée par l’abandon du père, fascinée par un « là-bas » mythifié. Pourquoi avoir choisi de faire naître l’histoire dans ce manque, dans cette course vers une figure déjà disparue ?
Giana est à la fois bloquée dans l’enfance, s’invente son monde à elle, des histoires, ses interactions à elle, avec des amis presque imaginaires, comme sa poupée Souillon et le petit Tch… Elle aime sa mère brisée par l’abandon d’un mari mais elle préfère s’accrocher à la figure paternelle perdue, c’est dans cette perte qu’elle trouve les ressorts pour s’inventer un monde, elle se projette sur « l’île des Riches » avec sa « nouvelle » famille reconstituée. Giana puise dans l’absence du père une force poétique inouïe.
La Baronne rejette brutalement son enfant à la naissance, le jugeant monstrueux. Souhaitiez-vous briser le tabou de l’instinct maternel ?
Je me rends compte que ce n’est pas la première fois que je traite de ce sujet en filigrane. Dans Ida n’existe pas (Les Pérégrines) en 2020, je m’y attelais de manière frontale avec un texte où je me glissais dans la tête et le « Je » d’une mère infanticide, dans le Ciel en sa fureur il y avait un enfant différent, marginalisé, et incompris au grand désarroi de sa mère. Là, c’est un enfant jugé « monstrueux » qui porte la malédiction… Oui, inconsciemment je questionne ce tabou ultime. Mais je pense que c’est plus le sujet de l’enfance que je creuse, l’enfance cabossée, cruelle parfois, l’enfance qui forge notre capacité à affronter le drame, en gardant notre part d’émerveillement.
La maternité est un thème central mais douloureux : la mère de Giana est instable, la Baronne a rejeté son fils, Eusébia est mère d’un crâne. Vouliez-vous montrer qu’à Naples, la filiation est plus une affaire de cœur et de choix que de sang ?
Il est vrai que la maternité douloureuse lie ces femmes aux histoires singulières. Ces femmes se composent une filiation bien à elles, donc de cœur et de choix, pour éviter celle qu’on leur impose.
Le gardien du port, surnommé le Fêlé, attend désespérément une sirène. La folie est-elle la condition sine qua non pour toucher au rêve ?
Pas la folie, je ne le trouve pas fou même si on le surnomme le Fêlé, d’ailleurs c’est plus au sens de la fêlure, que de la folie, c’est dans cette fêlure qu’il puise sa poésie, quitte à s’accrocher à un amour impossible, symbole également de la Naples, Parthénope c’est Naples, cette féminité puissante, exacerbée, indocile. Il a cédé aux charmes de la Sirène et vit dans cet envoûtement. Ainsi, il a choisi la vie poétique, plutôt que la vie terne et la rudesse du monde. Il est dans l’émerveillement permanent malgré la dureté de son quotidien.
La culture, pour vous, c’est quoi ?
La culture c’est une façon d’appréhender le monde, de le décrypter grâce à la force de la fiction notamment, une façon de se battre coûte que coûte par la force de la poésie face aux forces obscures. C’est la liberté et l’indocilité. La culture est une façon d’habiter le monde sans s’y soumettre.
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