Gilles Paris nous parle de son livre L’Attrape-mots, publié aux Éditions Héloïse d’Ormesson


Gilles Paris est l’auteur de sept romans, dont Autobiographie d’une Courgette — adapté en film d’animation, qui remporte, entre autres, deux César — Au pays des kangourous, distingué par six prix littéraires et L’Été des lucioles (Héloïse d’Ormesson, 2014). Il travaille dans l’édition depuis trente ans et dirige une agence de presse.
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INTERVIEW
Qu’est-ce qui, au tout début, vous a donné envie d’écrire une histoire où l’on ne sait jamais tout à fait si l’on lit un récit de survie, un mensonge, une mise en scène… ou les quatre à la fois ? En gros, pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
Parce que j’ai découvert l’existence de la Fictophilie à travers un film turc (Cendres), et j’ai aussitôt pensé à en faire un roman. La fictophilie, c’est quand un individu tombe amoureux d’un personnage de fiction. La construction aussi de ce roman m’est apparue évidente : un jeu de poupées russes dans le dédale de la mythomanie. Pour reprendre votre question : récit de survie, mensonge, mise en scène, c’est le tout à la fois, à la frise de la santé mentale.
Après Autobiographie d’une Courgette ou L’Été des lucioles, vous revenez à l’adolescence, mais ici avec une voix féminine, Jade, qui est à la fois cynique et brisée. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans cet âge charnière pour qu’il demeure le terreau fertile de votre œuvre ?
L’adolescence tout comme l’enfance prédétermine l’adulte que nous serons. Ce sont deux périodes essentielles et en effet un terreau fertile pour l’écrivain que je suis. En même temps tout s’oppose ou presque entre l’enfance et l’adolescence. Le langage n’est pas le même. On alterne entre naïveté et colère. J’ai l’impression que je n’en ai pas fini. Entre ceux que vous citez, il y a aussi la Marnie de « Le vertige des falaises » ou le Tom de « Un baiser qui palpite là comme une petite bête » un roman « vrai » sur l’adolescence où j’avais recueilli les propos de soixante adolescents avant de commencer à l’écrire. Je trouve aussi que ces deux âges se prêtent davantage à la poésie, à la métaphore. Une langue déliée ou muette que j’aime explorer.
L’Attrape-mots résonne évidemment avec L’Attrape-cœurs de Salinger. Au-delà de l’hommage littéraire, que cherchiez-vous à montrer en faisant de Holden Caulfield non seulement une idole de Jade, mais un point de jonction et de divergence pour toutes les voix qui se succèdent ?
Quand j’ai commencé à réfléchir sur l’histoire, j’ai aussitôt pensé à « L’Attrape-cœurs ». Je l’avais lu à 15 ans et il m’avait vraiment marqué par sa verve, la nonchalance du personnage. Pour écrire « L’Attrape-mots » je l’ai relu plus d’une quinzaine de fois à la suite, prenant des notes, relevant des phrases, arrivant à imaginer comment j’allais les insérer sans en faire « un pillage », mais plutôt un hommage en effet. Et que ce livre « L’Attrape-cœurs » soit au centre de chacune des histoires, traité différemment mais comme un fil rouge à l’histoire. Je n’ai pas tout utilisé de mes notes, ni des phrases extraites. Je me suis aussi passionné par le nombre de livres, de films, de musiques qui y ont fait allusion. Jusqu’à un parfum de Guerlain. Je crois que ce fil rouge est l’histoire de ce livre à travers le temps.
Au fil des récits, on réalise que l’enjeu n’est pas seulement de savoir ce qui est vrai, mais de comprendre le besoin impérieux de fiction chez vos personnages pour survivre à la douleur. À quel moment de l’écriture ce « besoin de fiction » est-il devenu la question centrale du roman ?
Une enquête récente a spécifié que les jeunes lisaient moins. J’avais envie de mettre en valeur une certaine littérature, celle de J.S. Salinger à travers son personnage Holden Caulfield, car tous les livres abordés (ou presque) sont dans « L’Attrape-cœurs ». Une autre manière de lui rendre hommage. Car si aujourd’hui vous demandez aux lycéens qui est Ernest Hemingway ou Francis Scott Fitzgerald, la plupart d’entre eux l’ignorent. Moi, ils ont bercé mon adolescence, m’ont ému, troublé, je leur dois beaucoup.
Comment avez-vous décidé qui aurait le droit de raconter — Jade, puis Rose, puis Rubis, puis Lilou, puis Archie — et qu’est-ce que chaque bascule de narrateur vous permettait de dire ou de remettre en question que le précédent ne pouvait pas faire ?
Probablement parce que derrière chaque personnage, et particulièrement Lilou, il y a… l’écrivain. Il fallait plusieurs récits opposés, avec des points communs, pour déstabiliser le lecteur. Pas question que ce livre soit un confort de lecture. Lilou a un rapport au livre très particulier. Tout ce qu’elle a écrit est à sa banque, dans un coffre. Elle dit « ils sont toutes mes richesses » Son mari ne les a jamais lus. Elle n’a jamais cherché à publier, mais à garder ses écrits pour elle. C’est une période pour chaque écrivain très euphorique, très bénéfique. Mais contrairement à Lilou tous les écrivains que je connais cherchent à être publié.
Votre roman est riche de ce qui est écrit, mais également de ce qui reste en suspens ou de ce qui est tu. Comment avez-vous travaillé ces zones de silence, notamment autour de la mort de Liam ou du passé d’Adèle, et quel rôle ce « non-dit » joue-t-il dans la progression du récit ?
Le « non-dit » porte bien sa formule. J’essaie dans ce roman de poursuivre un but, mais j’ai affaire à la mythomanie totale des personnages qui, en vérité ne souhaitent pas être totalement cernés. J’ai compris en écrivant, en avançant sur ce récit que je devais respecter chacun de leurs mensonges.
Outre Salinger, vous convoquez Karen Blixen, Thomas Hardy et Francis Scott Fitzgerald. Comment avez-vous sélectionné cette « bibliothèque idéale » ? Ces références sont-elles destinées à sauver Jade, ou ont-elles plutôt construit le chemin personnel de Gilles Paris ?
Comme je l’écrivais plus haut, il s’agit réellement de la bibliothèque d’Holden Caulfield, imaginée par J.D. Salinger. Je n’y ai introduit aucun de mes livres phares, Tennessee Williams, Truman Capote, Carson McCullers… Mais la plupart des choix de J.D. Salinger sont aussi les miens !
Au niveau de l’écriture, quel a été pour vous le plus grand défi technique : la continuité des indices dissimulés dans les récits successifs, la cohérence des voix, ou au contraire la préservation d’un flou délibéré pour conserver le vertige du lecteur ?
J’aime bien la notion du vertige. J’avais prévu, en commençant ce livre, d’imaginer plusieurs voix. Autant j’ai fait des recherches en amont du livre, autant je me suis guidé à l’instinct pour le reste. Il m’est arrivé bien sûr de revenir en arrière pour y laisser des indices comme la présence ou la voix d’Archie.
Quel est pour vous le rôle de la fiction dans une époque où tout semble devoir être authentique, transparent, vérifiable ?
Je crois que c’est à chacun d’envisager la fiction. Elle se doit d’être multiple dans le chaos du monde. J’ai rarement jugé une personne ou un livre. C’est cette diversité qui nourrit la littérature aujourd’hui.
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