Guillaume Viry nous parle de son livre L’Esprit de sel, publié aux Éditions du Canoë


Guillaume Viry est un artiste pluridisciplinaire, à la fois écrivain, acteur et réalisateur. Son premier roman, L’Appelé (2024), a reçu plusieurs distinctions, dont le Prix des Lectrices et des Lecteurs des Bibliothèques de la Ville de Paris. L’Esprit de sel est son deuxième roman.
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INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
J’ai le sentiment que l’on comprend pourquoi on écrit un texte assez longtemps après son écriture. Autrement dit, je n’arriverais pas à écrire un texte si je savais pourquoi je l’écris.
C’est justement parce que je ne sais pas que l’écriture surgit dans une forme de nécessité.
J’ai été traversé, puis happé, habité par une voix, celle d’Ita.
J’ai d’ailleurs comme l’impression que ce livre m’a été écrit, davantage que je ne l’ai écrit.
Parlez-nous du titre de ce livre. Quel est son symbolisme et comment l’avez-vous choisi ?
Le titre est d’abord très concret : « L’esprit de sel », c’est le nom que l’on employait pour nommer une solution d’acide chlorhydrique.
Par ailleurs le motif du sel parcourt de manière physique, sensorielle, l’ensemble du texte, avec les harengs, l’appel de la mer…
J’entends bien que l’on peut également y attribuer d’autres sens, plus abstraits, philosophiques.
Je pense notamment au Livre de la Genèse. Et au destin de la femme de Loth, changée en statue de sel, lorsqu’elle regarde en arrière.
Les résonances, la possible polysémie de « l’esprit de sel » me plaisent, chacun pouvant y projeter, y questionner ce qu’il veut.
Votre récit se présente sous une forme très particulière, sans ponctuation, avec une mise en page qui évoque la poésie ou le vers libre. Pourquoi avoir choisi cette scansion hachée, presque respiratoire, plutôt qu’une prose classique pour raconter cet exil ? N’était-ce pas un pari risqué pour un sujet aussi dense ?
C’est véritablement la voix d’Ita qui a imposé la forme de l’écriture. Le projet étant de faire entendre une intériorité, celle d’Ita.
Vous employez le mot « respiratoire », oui c’est exactement cela. L’ensemble du texte est traversé par cette question très physique : à quels moments Ita arrive-t-elle à respirer et à quels moments elle étouffe.
La vie d’Ita est une vie à l’arrêt, empêchée, qui se déroule dans un temps circulaire, une vie faite de coupures, de répétitions… J’ai essayé d’être à l’écoute d’Ita, que la forme du texte nous donne à entendre son existence unique, singulière et tragique.
Comment avez-vous géré l’équilibre entre la rigueur de la documentation nécessaire pour aborder la Shoah, et la liberté d’inventer cette langue unique pour votre héroïne ?
J’ai bien sûr prêté une attention particulière aux faits historiques. J’ai pour cela eu la chance que Laurent Joly (historien, qui a notamment écrit sur la Rafle du Vél d’Hiv) me partage des documents de l’époque.
Au début du roman, Mendel dit à Ita, sa fille, « pas de plainte Ita, pas de plainte on ne peut pas ».
En écoutant, en lisant, les témoignages des survivants de la Shoah, j’ai toujours été profondément marqué, bouleversé, par leur absence de plainte.
C’était absolument essentiel pour moi dans l’écriture. Il fallait dire, nommer les choses, avec pudeur, dans une économie de mots et en essayant de faire entendre le hors champ de la catastrophe.
Ita découvre l’amour, le commerce ne marche plus vraiment, l’agression de Jakob dans sa boutique, avec cette injure : » toi le juif tu es notre ennemi », le départ de Jozef pour l’Amérique, tout cela soulève des questions. Quels effets ces événements ont-ils sur la vie d’Ita et sur son entourage ?
La succession de ces événements crée un rétrécissement des possibles de la vie d’Ita. C’est véritablement comme si toutes les portes venaient à se refermer devant elle. Peu à peu la vie semble se flétrir et il se pose la question centrale : Où vivre ? A quel endroit du monde pourrais-je enfin vivre sans être injuriée, exclue, désignée comme étant la peste ?
Ita n’a au fond qu’un seul rêve, elle ne demande qu’à pouvoir vivre quelque part.
L’un des actes forts du livre est le refus de coudre l’étoile jaune. Ita choisit le retrait total, l’invisibilité, en déclarant : « Je ne suis pas celle que vous croyez que je suis. » Pouvez-vous décrypter ce geste : est-ce une forme de résistance passive ultime, un acte de dignité, ou le dernier refus d’être assignée à une identité imposée ?
Oui, au moment où il y a l’obligation de porter l’étoile jaune, Ita choisit de ne pas la porter et elle continue à marcher dans les rues de Paris. C’est certainement un acte d’affranchissement incroyable.
Ita est en mouvement, alors même que l’on veut la figer dans une assignation identitaire morbide, elle ouvre les portes de la pensée, jusqu’à la fin de son existence elle questionne, elle se questionne.
Sans doute est-ce d’ailleurs là le cœur battant de sa judéité, et sa grande beauté, une manière d’être au monde sans cesse « questionnante ».
Bien que l’histoire se déroule entre la Pologne des années 30 et le Paris de 1942, elle résonne étrangement avec l’actualité. En quoi l’écriture de cet exil des années 40 fait-elle écho, selon vous, aux crises migratoires contemporaines. Et à la figure de l’étranger aujourd’hui ?
L’Histoire radote. Les paroles et les actes antisémites sont aujourd’hui à nouveau totalement décomplexés et débridés.
Je crois que l’on n’en sort pas de la figure du bouc émissaire qu’a si bien décrite René Girard.
Lorsque j’entends les discours sur le rejet des étrangers, si ce n’était pas aussi triste et affligeant d’idiotie, cela serait drôle : Jean-Claude Grumberg a écrit une pièce sur la figure de l’étranger, absolument jubilatoire, féroce, une pièce où il s’agit d’éliminer tous les rouquins. Tout est dit dans cette fable absurde.
La rencontre avec l’Autre, l’altérité, ce qui n’est pas soi, est ce qui fonde notre humanité. Mais comment faire entendre cette parole au milieu du brouhaha du monde, des mots absents à eux-mêmes, du cynisme des uns et de l’immonde des autres ?
La citation de Philip Roth en exergue nous rappelle : « On ne peut pas réécrire l’histoire. » Si la littérature ne peut pas changer les faits, quelle est alors sa mission. Sa puissance, lorsqu’elle aborde des événements comme la Rafle du Vél’ d’Hiv’ ? Qu’espérez-vous que le lecteur emporte de la traversée d’Ita ?
J’entends également la phrase de Philip Roth, « on ne peut pas réécrire l’histoire », dans le sens de on ne doit pas réécrire l’histoire. C’est pourtant encore une tentation actuelle. C’est terrifiant. Et c’est pour ça que le travail des historiens, dont notamment Laurent Joly, est absolument essentiel pour tenter de faire barrage aux réécritures mensongères de l’Histoire.
J’espère que « L’Esprit de sel » rend sensible, palpable, concrète la vie d’Ita.
Que cela touche d’abord le cœur. Un cœur conscient pour reprendre le magnifique titre du livre de Bruno Bettelheim.
C’est également à mon fils et aux jeunes gens de son âge, que j’adresse ce livre, pour que rien ne soit oublié.
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