Julie Fuster nous parle de son livre La femme coupée en deux, publié aux éditions Le Quartanier.


Julie Fuster est née à Grenoble. Après des études de philosophie et d’histoire de l’art à l’École du Louvre, elle a vécu plusieurs années à Reykjavik, puis à Bristol, où elle a travaillé en restauration, dans des galeries d’art et dans des musées, tout en publiant des nouvelles et des poèmes dans des revues. Elle est maintenant installée à Lyon, où elle écrit et enseigne la création littéraire. La femme coupée en deux est son premier roman.
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INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
C’est un roman que j’ai mis plus de cinq ans à écrire, et que j’ai commencé lorsque j’ai quitté Bristol pour revenir en France, à Lyon. Je voulais écrire sur une jeune femme très rationnelle, dont la grande maitrise d’elle-même serait mise à l’épreuve par une suite de situations où sa rigueur ne pourrait plus l’aider. Une femme qui serait obligée d’accepter la logique de l’intuition et des coïncidences.
Ce n’est pas un roman autobiographique, mais s’il m’a accompagné toutes ces années, c’est que j’ai traversé une phase où j’ai dû apprendre à concilier ces deux parties de moi : la discipline et l’instinct. Ne pas sans cesse rejeter l’une au nom de l’autre, mais apprendre le fragile équilibre des deux.
Parlez-nous du choix du titre de votre livre.
Il a beaucoup évolué au fil du travail. Certaines histoires commencent par leur titre… ça n’a pas été le cas de ce livre !
Le tour de magie de la femme qu’on met dans une boite pour la découper est un motif qui s’est imposé de façon récurrente à l’écriture de cette histoire. Au point d’en devenir une métaphore filée. La femme coupée en deux, c’est à la fois Nadia, la mère prise entre deux classes sociales, deux pays ; et puis sa fille, mise face à un choix cornélien.
C’est un titre qui permet de rassembler les deux protagonistes, de montrer leur ressemblance dans le déchirement.
Pourquoi avoir choisi d’ouvrir le roman sur une scène de mariage, lieu social par excellence, plutôt que sur un espace plus intime ?
J’ai évidemment pensé à la scène introductive du « Parrain » en écrivant ce premier chapitre ! Ce qui est intéressant dans les scènes de mariage, c’est qu’on peut mettre en relation des groupes sociaux qui se fréquentent rarement. C’est l’occasion de sortir chacun de sa bulle, d’autant plus que tout le monde est supposé se comporter correctement, pour le bon déroulé de la cérémonie. C’est donc une occasion rare de mettre les opposés en contact, sans friction apparente.
Évidemment, les tensions persistent, tout en non-dit. L’idée était de mettre en scène un conflit contenu pour donner envie au lecteur de poursuivre sa lecture, mais sans tout de suite sortir les grands drames, les conversations intenses.
Et puis, c’est une scène cruciale pour Louise, la protagoniste : c’est la dernière fois qu’elle voit sa mère vivante. Bien sûr, elle ne le sait pas, et passe à côté de l’occasion de lui parler vraiment, de se rapprocher d’elle alors qu’elle le souhaite. Elles ne font que se croiser, et la superficialité de leur échange hantera Louise longtemps, au point qu’à la fin du roman, elle pense encore à ce moment. Elle le rejoue, l’alimente de ses regrets et de ses fantasmes.
Nadia est une figure maternelle théâtrale et parfois exaspérante. Quels ont été vos défis ou vos inspirations en créant un personnage si complexe et performatif ?
Le défi était de ne pas la rendre détestable. C’était crucial pour le roman. Si le lecteur rejette Nadia, s’il est convaincu qu’elle est une femme égoïste et cruelle, alors le roman perd toute sa complexité.
Il a fallu la rendre humaine et accessible, en montrant ses failles, ses erreurs, tout autant que son exubérance et son ambition.
Pour cela, je me suis beaucoup inspirée de la mère que j’ai peur de devenir ! J’ai longtemps cru que l’écriture de fiction m’empêcherait d’avoir un enfant : parce que ça demande un temps déraisonnable, que ça rapporte très peu d’argent, que ça rend égocentrique. Je suis partie de cette peur là, je l’ai beaucoup explorée pour créer Nadia.
La scène où Nadia danse avec les « apprentis nazillons » est frappante. Que vouliez-vous explorer à travers ce contraste entre son personnage d’artiste humaniste et cette compagnie ?
Il faut garder en tête que Lyon est la ville des extrêmes ! Dans une même famille, on peut trouver des individus aux positions politiques très éloignées, aux vies presque inconciliables. Je voulais jouer avec cette ambiance, pour poser le cadre de l’intrigue.
Et puis cette scène me permettait de mettre en valeur des caractéristiques très spécifiques aux personnages de Nadia et de Louise : on voit que Nadia est une pragmatique, elle fréquente des gens qu’elle n’estime pas si ça lui permet d’obtenir ce qu’elle cherche. Et on voit que Louise est paranoïaque. Elle est convaincue que ce que fait sa mère lui est toujours adressé, d’une manière ou d’une autre.
« On n’est pas à Bristol ». En quoi le décalage géographique entre Lyon et l’Angleterre cristallise-t-il l’incompréhension entre ces deux femmes ?
J’utilise les villes comme des miroirs pour mes personnages, Lyon pour Louise et Bristol pour Nadia. Mais attention, cela ne veut pas dire que je les limite à des clichés ! Il s’agit justement de s’inspirer de la complexité d’un lieu pour créer des personnages avec des paradoxes.
Lyon a beau être une ville bourgeoise et traditionnelle, elle n’est en pas moins dynamique et inventive. Bristol est en apparence bien plus underground et ouverte d’esprit, mais peut se révéler toxique au point d’être dangereuse.
On ne s’épanouit pas forcément là où on nait, et certaines villes vous permettent de déployer des facettes de vous-même que vous ne pourriez pas libérer ailleurs. C’est l’expérience que fait Nadia : à Bristol, elle peut réinventer sa « francité », sa personnalité, se délester du poids des attentes familiales, et enfin être elle-même.
Le séjour à Bristol agit comme un déplacement intérieur. Aviez-vous besoin de l’exil pour faire évoluer Louise ?
Oui, tout à fait. Louise est un personnage qui s’accroche férocement à sa rationalité et à ses convictions pour ne pas s’effondrer. Si on veut qu’un personnage aussi têtu puisse évoluer, il faut la plonger dans l’inconnu. Et Bristol, ce n’est pas seulement un autre pays, une autre ambiance, pour elle. C’est le lieu d’une version alternative de sa vie. Là où elle a décidé de ne pas se rendre, de ne pas suivre sa mère. La ville où Nadia, qui en France vivotait de son art et souffrait dans son mariage, a connu un succès éclatant comme dramaturge et comme femme. C’est le lieu de l’irréel et du déraisonnable – tout ce qui fait peur à Louise !
Parlez-nous des coulisses. Comment s’organisaient vos journées d’écriture pendant ce livre ?
Pendant l’écriture de ce roman, j’ai changé de pays et de profession. Je suis passée de serveuse à Bristol, à enseignante en France. La vie d’un écrivain consiste en partie à s’organiser pour dégager du temps d’écriture ! En général, j’ai une vision sur une semaine : je « bloque » des temps de travail quand cela est possible, souvent le matin. Je suis le genre de personne qui à hâte des week-ends et des vacances, car je vais « enfin pouvoir travailler tranquillement ».
Quelle scène du roman a été la plus difficile à écrire, et pour quelles raisons ?
Les scènes les plus difficiles à écrire sont rarement les plus impressionnantes. Écrire une scène de dispute, de sexe, ou de fuite, c’est facile pour un écrivain. Ce qui est dur, à mon sens, c’est d’écrire toutes ces scènes d’entre-deux dont le roman a besoin pour sa cohérence, sa logique, mais qui sont des scènes où il ne se passe pas grand chose. C’est très difficile de capter l’attention du lecteur, ou du moins la conserver, au sein de ces scènes là.
Par exemple, j’ai eu beaucoup de fil à retordre avec la scène où Louise se promène dans Bristol la nuit, pour la première fois. Dans cette scène, il est important de montrer qu’elle reste étrangère à tout ce qu’elle voit, qu’elle est spectatrice de l’euphorie collective, qu’elle s’ennuie beaucoup. Pour réussir à rendre cette scène intéressante, j’ai dû convoquer des détails amusants, trouver des réflexions inattendues. Sans ça, le lecteur décroche.
La Culture, pour vous, c’est quoi?
La culture est vitale. La lecture, les films, la musique, la poésie, ne sont pas juste des ornements, des distractions. Ce sont les médias qui nous permettent d’accéder aux réponses secrètes à de lourdes questions. Comment pardonner ? Comment accepter que certains souvenirs soient flous et qu’on ne pourra jamais les reconvoquer ? Doit-on s’oublier au profit d’un autre ? La culture et les objets culturels sont des béquilles dans les différentes phases psychiques de notre vie, et qui nous aident à les traverser.
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