Marie-Paule Istria nous parle de son livre Sur qui tombe la nuit, publié aux éditions Livres Agités.

Marie-Paule Istria est née en Algérie et arrive en France à l’âge de huit ans, poussée par la guerre. Juriste de formation, elle a travaillé dans les ministères avant de se tourner vers l’innovation sociale et le conseil aux organisations. Sur qui tombe la nuit, premier roman, éditions Livres Agités.
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INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
Ce roman, je le porte en moi depuis de très nombreuses années ; j’ai toujours écrit depuis l’adolescence mais ensuite j’ai détruit tout ce que j’écrivais, paralysée par le fameux « syndrome de l’imposteur ». Le déclic est venu quand j’ai pris la décision de m’inscrire à un atelier d’écriture à l’ECOLE DES MOTS et que j’ai pris confiance en moi en partageant mes écrits. L’animatrice de l’atelier, Vanessa Caffin, également créatrice de la maison d’éditions Livres Agités a continué à lire mes textes bien après la fin de l’atelier. Elle a souhaité, ultérieurement, publier un roman, le mien ! Il n’était pas écrit, loin de là mais le défi était trop tentant pour le refuser ! Sans elle, ce roman n’aurait certainement jamais été achevé ni bien sûr publié.
Parlez-nous du titre de votre livre. De son choix. Quel a été le déclic pour ces quelques mots, et s’est-il imposé à vous dès les premières lignes ?
Je vais vous faire une confidence. Ce roman s’est tout d’abord appelé « Ce que le passé nous réserve » mais ce titre ne me satisfaisait pas totalement ; il était trop long, et un peu trop abstrait. Et en échangeant un soir avec mon éditrice après plusieurs tentatives, le titre « Sur qui tombe la nuit » est devenu une évidence ; cette phrase est présente à plusieurs reprises dans un des chapitres du roman et elle reflète bien sa problématique. Le titre était trouvé et il s’est imposé.
Dites-nous, ce livre est-il une autofiction ou un roman au sens traditionnel ? Quoi qu’il en soit, le lire ne laisse pas indemne. On passe par toutes les émotions. Était-ce l’objectif ? Dites-nous, au fond, pourquoi écrivez-vous ?
Ce livre est un roman au sens premier du terme et il n’est ni une autobiographie ni même une autofiction. Comme la grande majorité des romanciers, je ne me suis pas interdit de puiser dans ma vie, des événements, des situations et des personnages tout en comblant des blancs et en laissant courir mon imagination.
Je suis heureuse d’apprendre que vous avez été sensible à l’histoire de l’héroïne et narratrice du roman. Je n’avais pas comme objectif de faire passer les lecteurs par toute la palette des émotions mais j’aime beaucoup qu’il en soit ainsi.
J’écris comme je respire, j’écris pour ne pas avoir à tout dire, j’écris pour mettre des mots sur la vie, j’écris pour ne pas oublier, j’écris pour oublier, j’écris parce que les mots ont leur propre vie et que si on leur rajoute un R au milieu, ça devient une chanson, ou ça devient « morts », j’écris parce que dans certaines situations, écrire est une nécessité, et une respiration, enfin, j’écris parce que je ne sais pas ne pas écrire.
Votre roman s’ouvre de manière inattendue sur les obsèques de Simon, l’ex-mari de la narratrice. Pourquoi avoir choisi ce deuil d’un amour passé comme porte d’entrée de votre récit ?
J’ai beaucoup hésité : commencer ou non par les obsèques de Simon, un des personnages importants du roman. Pour finir, ce choix s’est imposé car ce chapitre permettait de planter le décor, de présenter une partie des autres personnages et de donner le ton du roman, beaucoup d’émotions avec souvent un grain d’humour.
Dans la chambre funéraire, Guillaume glisse « une étoile de David dans la poche de sa veste ». Que signifie ce geste dans l’économie symbolique du livre ?
Chaque événement important de la vie est accompagné de symboles ; il peut s’agir d’un geste, d’une parole, et parfois d’un objet. C’est le cas dans cette scène où la fille de Simon charge Guillaume de glisser cet objet chargé d’un souvenir fort à grande portée symbolique. Face à la mort, les symboles ont la mission de garder et poursuivre les liens entre les morts et les vivants.
Le roman navigue constamment entre passé et présent, entre la Provence, le Comminges, l’Algérie et Paris. Comment avez-vous construit cette architecture temporelle très fragmentée ?
Le roman devait s’appeler « Ce que le passé nous réserve » qui correspond à une forte conviction de la narratrice. Le passé ne passe jamais vraiment mais qu’en fait-on ? Quel est son impact sur le présent et l’avenir de chacun de nous ? Dans « Sur qui tombe la nuit », chaque événement important que vit la narratrice au présent va réveiller un souvenir et faire resurgir le passé. C’est là-dessus qu’est bâtie l’architecture temporelle du roman. La narratrice navigue entre le présent et le passé, entre plusieurs pays ou régions et embarque ainsi ses lecteurs avec elle.
Le roman plonge profondément dans l’enfance algérienne de la narratrice, avec des scènes marquantes comme l’attentat de Mondovi ou l’abandon maternel. Comment avez-vous travaillé pour restituer l’Algérie des années 1950 à hauteur d’enfant ?
S’agissant de ces scènes, j’ai essentiellement puisé dans mes propres souvenirs. J’ai juste comblé quelques blancs quand les souvenirs étaient un peu flous ou édulcoré ce qui aurait été trop violent.
La figure de la mère, cette « mère dénaturée », obsède tout le livre. Aviez-vous dès le départ prévu de faire du roman une exploration des blessures de filiation ?
Sincèrement ? Absolument pas. Ce roman est avant tout l’itinéraire d’une enfant « pas gâtée » puis celui d’une adolescente et d’une femme, d’une mère en quête d’amour et de liberté, des années cinquante jusqu’à nos jours. Pour autant, les secrets les mensonges, les morts occupent parfois plus de place que le réel ou les vivants. Certains absents sont plus présents et s’imposent plus que d’autres parfois jusqu’à l’obsession, comme cette mère fantôme.
Quand vous affirmez : « Mémé est morte comme elle l’avait voulu et moi je n’avais pas failli », considérez-vous que la fidélité à un proche peut, dans certains cas, primer sur l’interdit légal ?
Ce choix est celui de la narratrice pour qui la fidélité à une parole donnée est essentielle mais ce n’est en aucun cas une croyance et une prise de position valable pour tous et en toutes circonstances. La narratrice fait ce qu’elle pense devoir faire et choisit de braver la loi et accepte ainsi de se condamner au silence et à la solitude.
Le rituel de la narratrice au cimetière de Blanc-Pignon est troublant : elle dépose des cailloux noirs sur les noms de ses bourreaux. D’où vous est venue l’idée de ce geste réparateur ?
On retrouve là encore l’importance de la valeur des gestes symboliques aux yeux de la narratrice. Elle ne peut pas faire disparaître les mauvais souvenirs de ceux qui lui ont fait du mal et continuent de la tourmenter même après leur mort. Ces petits cailloux sont une façon de tenter de les effacer et avec eux, les traumatismes et souvenirs qu’ils ont générés.
Votre roman donne une large place à la mémoire traumatique et à la transmission intergénérationnelle. Est-ce une thématique que vous souhaitiez aborder depuis longtemps ? Peut-on dire que ce livre est politique ?
Cette thématique est effectivement importante pour ne pas dire essentielle : comment concilier mémoire et transmission traumatique avec la quête de la liberté et du bonheur ? Comment ne pas rester enfermé dans le passé mais au contraire l’assumer pour vivre mieux et plus librement, comment libérer les générations suivantes des prisons d’un passé qu’elles n’ont pas vécu ou ne connaissent pas ?
Ne dit-on pas que tout est politique ? Alors oui, je peux dire que ce livre aussi est politique, à sa façon.
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