Swann Dupont nous parle de son livre Fille de pute, publié aux éditions IstyA & Cie.


Née en Normandie. Vit au Mans. Diplômée d’un master de cinéma, Swann débute sa carrière en tant que comédienne, avant de se diriger vers l’écriture. Elle réalise son premier film, Le Dernier homme de Vicky Venucci en 2024, et scénarise, l’année suivante, la bande dessinée, France Profonde, sortie chez Albin Michel.
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Voir le livre Ici… Fille de pute : Le Livre de Swann Dupont
INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
Ce livre, il existe depuis cinq ans déjà.
En 2021, j’écrivais ses premières lignes. Il aura fallu un temps de gestation nécessaire entre l’élément déclencheur de mon écriture – qui est la rupture et l’avortement qui ouvrent ce récit – le recul face à cet évènement-ci, et enfin la phase d’écriture pure.
La question de la thématique du récit – même si le travail du sexe est une thématique commune à toutes mes œuvres – ne s’est pas réellement posée, puisque je n’écrivais pas dans l’optique d’être publiée, mais de manière égoïste, j’écrivais pour moi-même, pour comprendre ce qui m’arrivait, pourquoi ça m’arrivait, et pourquoi maintenant.
Cependant, si je peux maintenant parler en tant que lectrice et non plus en tant qu’autrice, j’avais besoin de découvrir une représentation de la sexualité autre que la représentation massivement abordée dans la littérature durant ces dernières années, qui est la sexualité traumatisée et traumatisante.
La libération de ce discours, de la part des femmes notamment, était plus que nécessaire et il était urgent d’écrire à ce sujet. Cependant, je pense que la nuance est cruciale, et que donner accès à un type de récit donnant à voir d’une sexualité décomplexée et non-traumatisée, était tout aussi nécessaire.
Votre roman s’inscrit dans un moment où la question du corps, du consentement, du désir et de la domination est particulièrement discutée dans l’espace public. Comment avez-vous trouvé votre propre position, votre propre angle, sans vous laisser dicter un discours militant préformé ?
Fille de pute est un roman en grande partie autobiographique. Ainsi, je ne crois pas avoir eu de position ou d’angle à trouver afin de répondre au schéma actuel de ce qui se fait, ou de ce qui se dit en termes de corps et de désir.
Il s’agit ici du rapport intime que j’entretiens avec mon sexe, mon corps, le corps des autres – des hommes – et de ma vision toute personnelle du consentement.
Par ailleurs, le récit commence avec la découverte de ma sexualité qui prend sa source durant l’enfance – dans les années 90, donc – période durant laquelle le regard que l’on posait sur le corps, le sexe et le désir était tout autre !
Le livre s’ouvre dans la blancheur aseptisée d’une salle d’attente d’hôpital, sur un « décompte de carreaux de faïence ». Qu’est-ce que cela vous a fait de replonger, par l’écriture, dans ce moment de solitude absolue où le corps devient un « numéro » ?
Ce passage sur mon avortement, je l’ai écrit sur le parking de la maternité, en attendant ma mère. Je sortais d’une journée de protocole médical, avec des médicaments à prendre à heures fixes, parmi les râles des filles dans les chambres voisines. Mon ventre était désormais vide mais à la place, j’étais pleine d’une colère que je n’avais jusqu’alors jamais connue. Ça aurait pu être une colère sourde que j’aurais enfouie en moi et qui aurait fini par me bouffer, à la place, j’ai préféré glisser mon ordinateur dans mon sac le matin-même afin d’écrire au plus vite ce qui venait de se passer, pour ne pas garder ça en moi, et pour ne jamais oublier.
Dites-nous, quand vous avez commencé à écrire ce livre, saviez-vous déjà jusqu’où vous iriez, ou est-ce le texte qui a décidé pour vous ?
Je ne savais absolument pas où j’allais lorsque j’ai commencé ce livre. À l’origine, il ne s’agissait même pas d’un livre, mais plutôt d’un journal de rupture. Je suis partie de cette rupture et de l’avortement qui a suivi pour remonter le fil de ma vie, et de mon récit. Pour comprendre comment, à 27 ans, je me retrouvais là, avec cette sexualité qui était la mienne.
Vous écrivez : « Ma sexualité a commencé lorsque recommençait celle de mon père ». Est-ce que ce livre est, pour vous, une enquête sur cet héritage invisible que les parents nous laissent malgré eux ?
Exactement. Même en s’émancipant du milieu familial et social de notre enfance, on en garde toujours une empreinte indélébile qui régit en profondeur l’adulte qu’on devient. D’où l’importance aussi de prendre cet aspect en considération lorsqu’on devient à son tour adulte ET parent, et de traiter ses « bagages héréditaires » avant de les transmettre à son tour.
Paradoxalement, pour un livre si centré sur la sexualité, le plaisir de la narratrice est rarement le sujet principal, sauf lorsqu’il est conquis par elle-même. Le plaisir partagé est-il une chose impossible ou simplement secondaire dans sa quête de pouvoir ?
C’est drôle car un journaliste avant vous a déjà souligné le fait que je n’abordais pas la question de mon plaisir dans mon récit. Je me suis sentie un peu bête en l’entendant, car je ne m’en étais absolument pas rendue compte, et si je ne m’en suis pas rendue compte, c’est justement parce que ce plaisir, il est évident pour moi. J’ai passé tellement de temps à apprendre mon corps et ma sexualité, que je maîtrise entièrement ce plaisir-là. Et même en m’offrant entièrement à mon partenaire, me plaçant alors au second plan, je peux me combler par moi-même, en toute autonomie !
« Qu’on lutte en écrivant ». Est-ce que ce premier roman a été votre victoire personnelle sur les « guerres » de votre enfance ?
OUI ! Parce qu’enfin je m’exprime, moi qui, à l’image de mon milieu d’origine taiseux et pudique – ne suis pas douée pour les grands discours ou les confidences, c’est en m’asseyant seule devant mon clavier que j’ai pu, enfin, gueuler un bon coup.
Il y a beaucoup de silence dans le livre : des choses que personne ne dit, mais que tout le monde semble savoir. Comment écrit-on ce qui n’a jamais été formulé ?
C’est justement en écrivant les silences que je les ai compris. Comme je le raconte dans mon roman, je viens d’une famille qui ne parle pas. C’est alors davantage une compréhension animale et instinctive, où le langage n’est finalement pas nécessaire. Très tôt, on lit entre les lignes, on analyse les gestes et les corps, on apprend à déceler les grimaces qui trahissent.
Si vous deviez croiser aujourd’hui la petite fille de dix ans qui espionnait sa belle-mère sur une poutre, que lui diriez-vous ?
Je lui dirai de tout noter, photographier, mémoriser pour ne rien perdre de cette matière précieuse qu’est le quotidien.
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