Thomas R. Weaver nous parle de son livre Intelligence criminelle, publié chez VERSO


Né en Angleterre.
Vit à Londres.
Cet entrepreneur technologique est titulaire d’un diplôme en informatique. Après des années de recherches, il a fondé une start-up dans le domaine de la restauration, rachetée par Just Eat Takeaway.
2025 – Intelligence criminelle, Verso, éditions du Seuil
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Voir le Livre ici… Intelligence criminelle : Le Livre De Thomas R. Weaver
INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
Je crois qu’écrire sur le futur nous donne l’occasion d’explorer les grandes questions de notre époque à travers le prisme de demain. En ce moment, il n’y a pas de sujets plus importants que l’urgence climatique, l’explosion de l’intelligence artificielle dans notre société — pour le meilleur et pour le pire —, l’effondrement de l’hégémonie américaine et le retour vers des frontières plus dures. Explorer ces thèmes à travers les yeux de ceux qui vivent dans ces temps-là nous donne une chance de les digérer et d’y réfléchir avant qu’ils ne se jouent dans notre propre société.
Pourquoi ouvrir sur Koweït City, une femme enceinte, et cette image de bitume brûlant ?
Koweït City établit d’emblée une chaleur réelle, concrète, physique. Cela rend la catastrophe tangible, sans s’attarder trop longtemps sur son horreur viscérale… La femme enceinte porte l’espoir. Cet asphalte collant donne le ton : une catastrophe mondiale qui vous colle à la peau. C’est délibérément un chapitre court et brutal. Son but n’est pas de s’attarder en voyeur, mais de signaler le péril auquel nous faisons tous face.
Marcus Tully fracasse son verre contre un écran (p. 11). On sent une rage immense, presque physique. Est-ce que cette colère est le seul moteur qui lui reste après dix ans de deuil?
Je ne décrirais pas la rage — ce carburant qui brûle vite — comme le seul moteur de Marcus Tully. Ce qui le pousse, c’est le deuil, et le deuil est un mélange d’émotions. C’est une pression qui s’exprime de différentes manières, parfois au fil du temps, parfois tout à la fois : de la colère à la tristesse, du manque jusqu’à, même, l’espoir. La fureur de la première page, c’est le deuil qui déborde, pas une philosophie de la rage. C’est une réaction face à ceux qui nient que les événements ayant tué sa femme étaient réels — un reflet de la colère que nous devrions tous ressentir envers ceux qui nous poussent vers un monde où il est plus facile de nier la réalité que d’en assumer la responsabilité.
La description du dernier appel de sa femme Zainab pendant le tabkhir est glaçante. Pourquoi avoir choisi de nous faire vivre l’apocalypse climatique à travers un simple message vocal plutôt qu’une scène d’action?
Cela reflète une vérité que nous vivons déjà aujourd’hui : les catastrophes à grande échelle sont rarement vécues comme de l’action par ceux qui y sont pris. Pour la plupart, elles sont vécues à distance, en sécurité chez soi, regardées sur un écran. Il y a une intimité particulière, une tragédie et un voyeurisme à entendre les derniers mots d’une seule personne. C’est quelque chose avec lequel nous pouvons nous identifier, alors que les millions qui mourront autour d’elle dans les heures suivant l’appel restent des chiffres abstraits, au-delà de notre compréhension.
Je voulais aussi faire ressentir au lecteur l’expérience de Tully du mieux possible. Nous vivons son impuissance, et plus tard son deuil, à travers la voix paniquée de sa femme. Une scène d’action aurait permis au lecteur de regarder. Le message vocal le force à écouter, et à ressentir.
Quand Salomon est annoncé comme finaliste de l’élection (p. 29), la foule est sidérée, personne n’applaudit. Est-ce le moment précis où l’humanité réalise qu’elle est devenue obsolète?
C’est un moment de sidération collective, comme une perte de récit commun : celui selon lequel les humains sont et resteront toujours maîtres du destin de cette planète. Mais il ne s’agit pas de devenir obsolète ou superflu. Pour la première fois, la foule est confrontée à l’idée que la réponse la plus rationnelle et efficace à une crise existentielle pourrait ne pas venir de quelqu’un qui leur ressemble, qui pense ou ressent comme eux. C’est profondément déstabilisant, parce que cela force une confrontation avec nos propres limites.
En même temps, je ne pense pas que l’humanité ne connaisse jamais des moments uniques et nets de prise de conscience que le monde est sur le point de changer. Ce que nous vivons plutôt, c’est une lente accumulation de chocs. C’était pareil avec le Covid-19. Dans les premiers jours de 2020, beaucoup de gens avaient du mal à accepter que leur vie allait être fondamentalement bouleversée. Nous avons tendance à glisser d’abord dans le déni et la recherche de coupables. Et c’est exactement comme ça que l’humanité en est arrivée au point où on la trouve dans le roman.
Tully utilise la neuro-réalité pour « retrouver » sa femme morte (p. 35). C’est une scène très voyeuriste, presque gênante. Vouliez-vous montrer que la technologie nous empêche de faire notre deuil ?
On a répété à Tully qu’il devait tourner la page de son deuil, mais il ne le veut pas. Tourner la page, pour lui, signifie renoncer à son amour. La technologie lui permet de s’enfoncer davantage, de nier la perte et de la prolonger. Elle pourrait le guérir, ou elle pourrait le briser. Il ne vit qu’une illusion, sans profondeur ni réciprocité, mais les illusions peuvent quand même devenir une addiction. Tully ne se reconnecte pas tant avec sa femme qu’il ne fige son deuil sur place.
La technologie rend visible quelque chose que beaucoup de gens font déjà de manière moins explicite : réécouter des messages, relire des textos, revenir aux vieilles photos. On peut voir les prémices de cette évolution aujourd’hui, dans les nouvelles technologies d’IA qui vous permettent de parler à des personnes disparues en reconstruisant leur personnalité à partir de leurs données. Ces outils sont bien intentionnés mais tout aussi superficiels. Ils peuvent aider à court terme et être potentiellement dangereux à long terme. Ils ne nous aident pas à traverser la perte mais risquent de nous piéger à l’intérieur.
Pensez-vous que la géo-ingénierie sera inévitablement une arme raciste ?
Je ne pense pas que la géo-ingénierie soit intrinsèquement raciste, mais je pense qu’elle est extrêmement vulnérable à produire des résultats discriminatoires dans un monde inégal — notamment parce que la crise climatique elle-même ne respecte pas les frontières, alors que notre capacité à y répondre, elle, les respecte très clairement.
Comme l’a souligné l’auteur et universitaire Hans Rosling, même si les catastrophes naturelles sont devenues plus fréquentes, les décès qu’elles causent ont chuté de façon spectaculaire au cours du siècle dernier, parce que les pays riches ont investi dans des systèmes d’alerte précoce, des infrastructures résilientes et une gouvernance stable. Ces protections sauvent des vies mais ne sont pas réparties équitablement.
Ce déséquilibre est crucial. Les interventions climatiques, y compris la géo-ingénierie, redistribuent inévitablement le risque, et comme le climat lui-même, elles sont aussi sans frontières. Dans un monde où certaines nations sont bien mieux équipées pour se protéger des conséquences que d’autres, ces décisions peuvent finir par protéger les riches tout en exposant les populations plus pauvres, souvent non blanches, à des dommages plus grands. Le racisme n’est pas nécessairement intentionnel ; il est structurel. Il émerge de qui a le pouvoir de décider, et de qui manque des ressources pour s’adapter.
Cette tension est au cœur d’Intelligence criminelle. La question n’est pas de savoir si la technologie peut rendre le monde plus sûr — elle le peut d’une certaine manière et peut être dangereuse d’autres, comme le risque avec la géo-ingénierie solaire. La question est de savoir si nous sommes prêts à affronter le fait que, sans responsabilité et redevabilité partagées, même nos meilleures solutions risquent de renforcer les inégalités mêmes qui ont rendu la crise si meurtrière au départ.
Vous dites, page 40 : « C’était le truc avec la vérité ; elle ne ressortait que quand ça coûtait trop cher d’entretenir le mensonge. » Pouvez-vous mieux l’expliquer pour nos lecteurs?
Dans mon roman, cette phrase décrit le mensonge comme une infrastructure qu’il faut alimenter en permanence : en énergie, en données, en slogans, en récits, en technologies de l’illusion. La vérité émerge rarement d’une dissimulation parce que les gens deviennent soudainement plus honnêtes ou plus moraux. Le plus souvent, elle fait surface parce que maintenir le mensonge devient insoutenable. La vérité émerge au moment où l’effort pour prolonger l’illusion coûte plus cher que d’accepter la réalité.
Qu’est-ce qui, aujourd’hui, vous met le plus en colère ?
Tant de choses me mettent en colère. Le déni plutôt que la responsabilité. Le confort plutôt que la vérité. Les récits à court terme plutôt que les conséquences à long terme.
Mais ce qui me met le plus en colère, c’est notre instinct, face à une crise, d’enfouir notre tête dans le sable en espérant qu’elle passera sans nous toucher. Encore et encore, nous choisissons le report plutôt que l’action, même quand agir plus tôt préserverait plus d’options et réduirait les dégâts. Le temps que nous soyons enfin forcés de réagir, beaucoup de ces choix ont déjà disparu.
Ce schéma — repousser les décisions difficiles jusqu’à ce qu’elles deviennent inévitables — est profondément humain, et nous le faisons à la fois en tant qu’individus et en tant qu’espèce, mais il est aussi incroyablement coûteux. Intelligence criminelle naît de cette frustration : pas face à l’incertitude, mais face à la manière dont l’inaction rétrécit silencieusement l’avenir jusqu’à ce qu’il ne reste que des solutions extrêmes.
La Culture, pour vous, c’est quoi ?
Pour moi, la Culture est une conversation vivante. C’est là où nous répétons nos peurs, testons notre éthique, et — c’est crucial — explorons les possibilités bonnes comme mauvaises avant d’être forcés de les affronter dans la réalité. C’est pourquoi les histoires comptent tant pour moi. Je crois qu’il faut raconter des histoires à travers le prisme de demain pour donner du sens à aujourd’hui.
Les histoires nous permettent de vivre des possibilités en sécurité, à travers les yeux de quelqu’un d’autre. Elles nous donnent un moyen de digérer des choses que nous pourrions autrement trouver trop accablantes, traumatisantes ou abstraites quand nous les rencontrons dans les informations ou la non-fiction — que ce soit le changement climatique ou les risques et responsabilités qui accompagnent l’intelligence artificielle.
La culture ne nous dit pas quoi penser. Elle nous aide à comprendre pourquoi nous pensons comme nous le faisons, et ce que nous pourrions choisir de faire différemment la prochaine fois.
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