Nicolas Bridon nous parle de son livre L’épaisseur de la nuit, publié chez L’Incertain.

Né à La Châtre, Nicolas Bridon grandit dans le Berry avant de s’installer à Tours où il obtient une licence d’histoire. Au début des années 2000, fasciné par les luttes indigènes et la résistance zapatiste, il voyage en Amérique centrale et en Amérique du Sud avant de s’installer aux États-Unis où il réside depuis 2008.
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Voir le Livre ici… L’épaisseur de la nuit : Le livre de Nicolas Bridon
INTERVIEW
Pourquoi ce titre et pourquoi maintenant ?
« L’épaisseur de la nuit », vers emprunté au poète surréaliste Robert Desnos, est entré en résonance avec mon enquête-récit sur la vie obscure de mon arrière-grand-mère. Au-delà de l’écho de la Seconde Guerre mondiale – période si révélatrice du destin de mon aïeule – cette expression suggère pour moi la densité du secret et ce qui demeure caché, non révélé, cadenassé dans la « crypte intérieure », pour reprendre le terme psychanalytique.
Les familles sont, par excellence, le creuset du non-dit. Il a fallu que je sois « déplacé », « exilé » (je vis aux États-Unis), éloigné de mon pays, pour commencer à écrire, comme si une étrange obsession pour mes racines et leurs mystères avait pris possession de mon être tout entier. Ce besoin d’être relié, de se situer dans l’espace-temps, et la question du sens sont alors devenus mon quotidien.
Votre livre est traversé par le silence familial, finalement, n’est-il pas plus violent que le mensonge lui-même ?
On peut chercher à comprendre les bonnes raisons d’un silence familial. Protéger sa descendance d’une révélation dévastatrice, par exemple. Mais ce serait faire fi de ce que l’on appelle aujourd’hui la post-mémoire : l’idée que, malgré le silence, des expériences passées sont transmises même à ceux qui ne les ont pas vécues directement. Des traumatismes s’inscriraient jusque dans nos cellules, comme si les ombres du passé circulaient en nous. Dès lors, le silence peut s’avérer extrêmement violent. Mais l’est-il plus que le mensonge ? Souvent les deux se confondent. Pour Martin Buber (philosophe juif autrichien) le mensonge est le mal le plus profond.
Face aux silences et aux mensonges, la connaissance est douloureuse, mais je la crois essentielle (et j’y entends le mot essence et ciel). À la question « Qu’est-ce que la guérison ? » le Talmud répond : « c’est un dénouement par la bouche, ou par la bouche », c’est-à-dire que par le récit, quelque chose s’ouvre vers une vérité à devenir.
Vous confrontez des actes commis dans les années 40 à votre propre conscience. Selon vous, peut-on légitimement juger le passé avec nos outils moraux d’aujourd’hui, alors que les cadres de pensée étaient radicalement différents ?
Je crois qu’au regard de nos connaissances actuelles, il est primordial de mettre en lumière les actes passés. Bien évidemment, le contexte ne peut être occulté. Je rappelle et décris d’ailleurs longuement les idéologies nationalistes, fascisantes et nazies des années 30 et 40. J’entends bien cette expression, « écrire à hauteur d’homme », c’est-à-dire s’immerger dans la psyché du personnage, en l’occurrence ici, dans celle de mon arrière-grand-mère, comme si l’on ignorait la suite de l’Histoire.
Pourtant, dans ce projet qui est une quête de vérité, il m’était impossible de ne pas juger. Simplement je ne me prétends pas meilleur qu’elle et j’éprouve une réelle compassion pour sa vie de femme. Le véritable acte moral se joue dans l’instant. Or, mes recherches ont révélé que mon arrière-grand-mère a échoué par deux fois face à l’instant décisif : d’abord en abandonnant sa fille, ma grand-mère ; ensuite en décidant de participer activement à l’expropriation d’un bien juif. Quant à moi, j’ai conscience de ne pas avoir encore été confronté à tel instant décisif.
Pourquoi avoir choisi de raconter en tutoyant Jolana (“Babichka”) : qu’est-ce que ce “tu” permet que le récit historique ne permet pas ?
Le « je » est venu tout naturellement. J’ai connu Jolana enfant et je la tutoyais. Le « je » s’est imposé car personne dans ma famille n’a voulu connaître ni raconter cette histoire ; seuls subsistaient quelques bribes, celles que l’on voulait bien dévoiler. Par les hasards, les circonstances et les événements fortuits de la vie, j’ai voulu… « Je », alors… Je raconte avec mes yeux d’enfant, puis d’adulte, parti à sa recherche. Le « je-tu » crée une relation directe, sans intermédiaire, qui permet, je crois, d’abolir toute distance entre le passé et le présent, d’entrer plus profondément dans l’intériorité.
Vous empruntez votre titre, L’épaisseur de la nuit, à un poème de Robert Desnos, mort du typhus à Theresienstadt. Est-ce une façon d’opposer la lumière d’un résistant à l’obscurité ?
C’est une des lectures possibles, mais elles sont multiples. Tout d’abord, « L’épaisseur de la nuit » est tiré d’une strophe qui n’a rien de lumineux. Au contraire : « L’épaisseur de la nuit, l’’épaisseur de la cendre ; qui remplit nos cœurs, qui brûle sous nos fronts ». On ressent bien la puissance de la douleur et de l’horreur, brûlantes. Ce vers est publié en 1944, alors que Desnos est déjà déporté. En revanche, je termine l’ouvrage par une autre citation de Robert Desnos, écrite en 1942, qui – paradoxalement, car 1942 est une année terrible – est empreinte d’espérance et de résistance : « Or du fond de la nuit, nous témoignons encore, de la splendeur du jour et de tous ses présents ».
Enfin, signe de l’histoire : le camp de Theresienstadt (Terezin) se trouve dans l’actuelle République tchèque. Après la Seconde Guerre mondiale, mon arrière-grand-mère vivait à une trentaine kilomètres de ce lieu qui a vu la mort du poète et résistant magnifique que fut Desnos.
Votre obsession du nombre 12 traverse tout (naissance, décès, dates, Hitler, etc.) : c’est un moteur narratif, une croyance intime, ou une façon d’ordonner l’insoutenable ?
C’est avant tout un chiffre qui est devenu obsessionnel. Je tente d’expliquer dans le prologue le pourquoi de ce chiffre. Cette folie numérologique semble absurde, mais l’étude de la Shoah, chemin sur lequel j’ai dû me pencher, nous immerge dans un espace-temps « insoutenable ». Et le 12 a surgi, comme dans un cauchemar, me sautant au visage à chaque occurrence. Il est ensuite devenu une « virgule », une respiration, le plus souvent malaisée.
Vous mélangez archives (Assistance publique, “fonds de Moscou”, registres, fiches) et hypothèses : où placez-vous la frontière entre “reconstitution” et “invention” ? Où se trouve la limite finalement ?
L’ouvrage repose sur des faits historiques avérés. Seuls 10% du texte émanent d’une « invention », ou plutôt d’une imagination, car, comme l’exprime si bien Borges « L’imagination est un acte créateur de la mémoire ». Ce que j’imagine puise peut-être sa source dans l’inconscient d’une mémoire transmise.
Vous découvrez que votre arrière-grand-mère, Jolana, a été une « aryanisatrice », volant le magasin d’une Juive slovaque. Comment encaisse-t-on une telle vérité sur son propre sang ?
Ce fut une découverte ambivalente. J’avais déjà commencé mes recherches sur mon arrière-grand-mère depuis quelques mois, quand, sur l’écran de mon ordinateur, sont apparus son nom et son prénom devant l’un des magasins juifs spoliés et répertoriés par l’Institut de la mémoire nationale slovaque. J’ai d’abord ressenti une blessure intime, puis je me suis dit : « Enfin ! je savais bien qu’il y avait quelque chose de sombre… », comme soulagé de l’effort de mes recherches. Le travail d’écriture pouvait alors se mettre en marche sur son histoire : La nuit se lève et le jour tombe.
En dénonçant l’aryanisation commise par votre aïeule, interrogez-vous aussi l’hypocrisie de la France de Vichy et notre propre mythologie de l’après-guerre ?
Je souhaite faire la lumière sur le roman familial et le roman national qui ont été mythologisés. D’une part, au sein de ma famille, une image trompeuse de mon arrière-grand-mère a été construite ; d’autre part, en France tout comme en Tchécoslovaquie après-guerre, s’est forgé la légende d’une population majoritairement acquise à la Résistance, incluant la population slovaque. Ce qui fut une réécriture de l’Histoire par les nouveaux gouvernements en place, soucieux de la reconstruction sociale du pays, quitte à travestir la vérité. Je tente ainsi de mettre en miroir ces falsifications, celles des nations et celles de ma propre lignée.
Peut-on aimer quelqu’un tout en refusant de lui pardonner ?
La question du pardon est incontournable, j’essaie d’y répondre dans l’épilogue. C’est un choix personnel. En ce qui me concerne, mon arrière-grand-mère fait partie de mon histoire, et il y a toujours eu en moi, je crois, le bruissement de son passé. L’écriture est une tentative non pas d’aimer, mais de soigner (je pensais écrire saigner ! Faire saigner son passé), de réparer. Dans la tradition juive, on parle de réparer le monde : le « Tikkoun Olam ».
La culture, pour vous, c’est quoi ?
Je pense immédiatement à la phrase emblématique de l’anti-intellectualisme nazi, souvent attribuée à tort à Goering ou Goebbels « Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver », citée dans mon livre. Étrangement, cet écho résonne encore dans ma vie actuelle, ici, aux États-Unis. Les nationalismes sont un danger pour la culture. Plus que jamais, nous avons besoin de toutes les voix et de tous les horizons pour défendre ce bien fondamental de notre humanité. N’oublions pas que les autodafés, c’était hier. Aujourd’hui, en Floride par exemple, on ne brûle pas les livres, mais on les interdit dans les écoles et les bibliothèques. Quand on commence à attaquer la culture, l’histoire nous enseigne que le pire n’est jamais loin.
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