Jocelyn Danga nous parle de son livre Né sur des pissenlits, publié aux éditions Elyzad.

Jocelyn Danga, né en République démocratique du Congo, vit à Chambéry. Il est l’auteur d’une dizaine de pièces de théâtre et de nouvelles. La nuit et l’soldat a remporté la médaille d’or au concours Littérature (nouvelle) des Jeux de la Francophonie 2023. Né sur des pissenlits est son premier roman.
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INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
Ce livre est le résultat d’un ensemble de circonstances : le prix de la francophonie en 2023 catégorie littérature – nouvelles, la rencontre avec Élisabeth à cette occasion et une opportunité de coucher (encore) sur le papier un sujet qui depuis longtemps me tient à cœur, à savoir la migration et les échanges interculturels entre individus et sociétés. Ça a pris du temps à prendre forme, polir la matière brute, l’astiquer jusqu’à l’éclat. On a mis nos tripes à l’ouvrage et j’ai bénéficié d’un très bel accompagnement de mes éditrices, Élisabeth et Vanessa. Pourquoi le sortir maintenant, au mois de mars ? Peut-être parce que commencent à bourgeonner des pissenlits à cette saison, qui sait ?
Votre narrateur s’appelle Muntu, ce qui signifie « Homme » en bantou. Pourquoi avoir choisi un nom qui dit l’universel pour un personnage si profondément ancré dans un lieu, Kinshasa ?
Peut-être parce que Kinshasa est universel. Dans tous les sens du terme. Si l’on se cantonne juste à l’aspect démographique, il y a un peu de tout dans la capitale congolaise, un peu de chaque continent. Et sur le plan culturel, cela produit des formes d’appropriation internationale assez particulières. Il suffit d’arpenter les rues de la ville, d’être attentif à tout ce qui les compose pour s’en rendre compte, le comprendre, le ressentir. D’ailleurs, Muntu est originaire d’Angola, il naît à Soyo, grandit à Kinshasa et se retrouve à Metz. C’est dire combien Kin est une porte ouverte, une passerelle au monde.
Le titre Né sur des pissenlits est d’une poésie déchirante quand on découvre les circonstances de sa naissance, au milieu d’un champ de mines. Pourquoi avoir choisi cette image florale pour une réalité si brutale ?
Cette image, je ne sais pas si je l’ai choisie. Elle s’est donnée à moi. Mais au fond, ce que cela incarne, c’est peut-être le bourgeonnement de l’espoir au milieu du chaos. Comme un rayon de soleil à l’aurore. Vous parlez de poésie, justement, tout le sens de la poésie c’est de creuser le beau dans la boue.
Le père absent hante le récit. Est-ce un manque ou un moteur pour Muntu ?
L’un n’exclut pas l’autre. Mais dans le cas de Muntu, ce n’est ni l’un ni l’autre. Cette absence, il ne la considère pas comme une interrogation à laquelle il faut apporter des réponses, au contraire, c’est une question qu’il s’interdit de poser. Il y a une raison à cela, la peur. Il ne veut pas chercher quelque chose qu’il n’a peut-être pas envie de trouver. Ou qu’il redoute ce qu’il pourrait trouver à la place. La vérité c’est que cette absence passe secondaire à partir du moment où la simple présence de sa mère a suffi à combler tous les vides de son enfance. Sa mère est la seule figure de famille qu’il a jamais eue. Ce qui en produit pour résultats l’ensemble de devoirs qu’il s’octroie en retour, comme une contrepartie. Le plus important de ces devoirs c’est de pouvoir prendre soin d’elle, comme elle a toujours su prendre soin de lui depuis sa naissance sur des fleurs sauvages.
Muntu ne mâche pas ses mots, il est souvent d’une grande violence verbale, notamment envers ses élèves ou sa voisine Kimpioka. Cette agressivité est-elle une stratégie de survie psychologique ou un cri de détresse ?
Vous oubliez de dire qu’il s’agit d’une violence réciproque, les élèves qui sèchent ses cours et Kimpioka qui l’humilie dans la cour commune. Cette agressivité est calquée sur des réalités sociales empiriques à Kinshasa. Maintenant la question est de savoir si la violence verbale et parfois comportementale qui souvent caractérise les gens de ma société est une stratégie de survie ou un cri de détresse. Je pense que ce n’est ni l’un ni l’autre. Parler de stratégie revient à considérer une attitude pensée et réfléchie. Dans les faits, la violence kinoise n’est qu’une conséquence, un rapport de cause à effet simple et net. Cette attitude se traduit par : « j’ai faim, viens pas me faire chier ». Demain, quand les parois de l’estomac seront moins rongées par le vide, en ce moment-là, on pourra observer ce qu’il en sera du comportement des Kinois dans l’ensemble. Mais je pense déjà connaître la réponse. Notre véritable nature, on est des gens joviaux et sociables. Cette volonté d’être heureux est un fait que même la misère ne sait pas annihiler. Cette volonté lutte et s’exprime de différentes manières. À travers les bars, la bière, les fêtes qui nous fauchent davantage, la musique, la danse…
Le passage de Kinshasa à Metz est brutal. Pourquoi ce basculement presque irréel ?
Il y a un terme pour désigner cela, en lingala, « libaku na zelo ». La phrase se traduit littéralement par heurter du sable. Elle désigne le fait de tomber sur une grosse opportunité (presque irréelle). C’est le cas de Muntu. Quelque chose d’inespéré. Je trouve intéressant que vous qualifiez ce passage de brutal puisqu’en réalité, c’est ce qui l’adoucit. Il a quitté Kinshasa et ses « galères ontologiques », il a maintenant une raison d’espérer. Et comme papa Wemba le chantait, « chance eloko pamba », il a eu une opportunité qu’il a saisie à bras le corps. À la place de brutal, je dirais que ce passage est drastique, parce que, peut-être, la nature ne fait pas les choses à moitié.
On sent une tension permanente entre la beauté du corps maternel et la violence de la guerre. Pourquoi ce besoin de sacraliser la figure de « moro » ?
A-t-on vraiment besoin de justifier la sacralisation de la personne qui nous donne vie ? Non seulement elle nous donne vie, mais elle en souffre. Elle nous porte neuf mois dans son ventre dans des conditions qu’on ne maîtrise pas. Et après ses douleurs et ses sacrifices, elle nous garde, nous allaite, nous élève, nous nourrit, nous éduque. Est-ce qu’il nous faut des raisons supplémentaires pour comprendre que toutes les mères ont quelque chose de sacré du fait de leur nature ? Que la guerre est une abomination qu’on a besoin d’effacer de nos esprits à partir de l’instant où elle touche aux faibles, mais surtout, au sacré.
Le personnage de Kass, l’ami installé à Metz depuis treize ans, représente une forme d’intégration réussie, mais au prix d’un certain cynisme. Est-ce le prix à payer pour survivre en tant qu’immigré en Europe ?
Le cynisme de Kass n’est pas lié à la réussite de son intégration, mais plutôt à l’échec de sa vie de couple. Vous savez, quand on est immigré ou expatrié et qu’on a réussi à s’intégrer dans son pays d’accueil, on a fait que la moitié du chemin. L’autre moitié consiste à maintenir l’équilibre entre les deux cultures que désormais on incarne. Et c’est souvent là que les drames se produisent. La question identitaire y prend et à la fois y perd tout son sens. Kass n’est pas cynique, au fond, il a juste compris que dans la vie, on accorde parfois de l’importance à la réussite sociale alors qu’en vrai, le plus important c’est de vivre et profiter de la vie sans trop se prendre la tête, s’imposer des contraintes, surtout ne pas le faire à cause du regard, du jugement de la société et de la ligne droite qu’elle nous trace, quelle qu’en soit la culture d’ailleurs.
La scène de la grenade, dans son délire psychiatrique, est très forte. Muntu a-t-il envie de détruire le système, ou de se détruire lui-même ?
Je pense qu’au point où il en était, il s’en foutait du système. Il s’en foutait même de lui-même. Tout ce qu’il voulait, c’était de revoir sa mère. Je pense qu’il en était à un point de non-retour dans sa psychologie. Le désespoir qu’il avait passé sa vie à fuir avait fini par le rattraper de la plus cruelle des manières. N’ayant plus la force de courir ni de se battre, en ce moment précis, il venait baisser les bras et demander que tout cela s’arrête. De toute façon, il n’y avait plus de raison que ça continue.
Votre livre emprunte à une réalité vécue. Qu’avez-vous dû trahir pour qu’elle devienne fiction ?
Je ne trahis rien du moment où il n’y a aucun secret dans ce qui y est décrit. Mais je comprends en filigrane le vrai sens de cette question. Bien souvent, les gens me cherchent, moi (auteur) dans Muntu (personnage). Si ça se trouve j’y suis réellement. Dans ce cas, à vous (lecteurs) de me dire qui trahit qui dans ce cas de figure. Les jeux sont ouverts, faites vos jeux.
Dites-nous, pourquoi écrivez-vous?
Bonne question (globalement quand une phrase commence de cette manière, c’est qu’il ne faut pas s’attendre à une bonne réponse). Si vous recherchez le but de l’écriture, finalement, je n’en sais pas plus que vous, mais si vous en recherchez la raison (la cause), alors, je dirais que l’existence en soi suffit à faire exister l’écriture, à partir du moment où l’on sait noter des voyelles, des syllabes et des chiffres sur un support donné. En somme, si j’écris, c’est parce que c’est un besoin existentiel.
La Culture, pour vous, c’est quoi?
C’est une attitude propre à l’homme que de vouloir définir, désigner, indexer, nommer. Ce n’est pas mal en soi mais le danger derrière, c’est qu’en cherchant à (tout) conceptualiser, on finit par oublier l’essentiel : vivre. Vivre l’instant tel qu’il se présente (philosophie ou cynisme de Kass, premier indice de trahison). Dans le même ordre d’idée, si vous me demandez si je préfère définir ou vivre la Culture, je vous dirai que je préfère la vivre sans éprouver le besoin de lui exiger sa carte d’identité ou que je lui prenne une photo passeport. Voilà ma définition de la culture, c’est quelque chose qui devrait se vivre un peu plus qu’il ne se définit. Le piège des civilisations réside parfois dans l’action de nommer les choses pour les connaître. Mais fondamentalement l’homme est fait pour vivre dans un univers de mystères avec lesquels il interagit sans réellement réussir à les cerner. C’est aussi ça qui crée l’harmonie. Pour moi la culture fait partie de ces mystères que l’homme porte en lui mais que la civilisation s’acharne à mettre dans des boîtes en plastique.
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