Hawa Djabali nous parle de son livre Femmes arabes d’aujourd’hui, publié aux éditions du Canoë.

Née à Créteil, Hawa Djabali retourne à douze ans en Algérie. Elle fait des études théâtrales puis travaille à la radio algérienne – la chaîne III – en 1968. En 1989, elle quitte la radio, s’exile en Belgique, à Bruxelles, où elle fonde avec un Irakien, Ali Kheder, un centre culturel arabe laïque où elle reçoit artistes et écrivains du monde arabe, anime des débats, monte des pièces de théâtre. Elle même écrit romans et contes. Elle a notamment publié Noirs jasmins en 2013 aux Éditions de La Différence.
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INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
Des interrogations qui ont couru au long des années, des résultats d’enquêtes et de recherches, organisées en cercle autour d’une idée. Se mettre au service des femmes arabes (seulement francophones, hélas.), leur donner quelques outils afin qu’elles comprennent mieux leur actualité. J’espère qu’un jour viendra où le texte pourra être édité en arabe sans mettre en danger la vie de l’éditrice, de l’auteure.
J’ai écrit parce que, comme vous, je me suis posé la question n° 10 (10- Comment décririez-vous la femme arabe d’aujourd’hui ?) et que j’ai toujours l’espoir de voir quelque chose se dessiner, mais j’aurais le même problème si vous me demandiez de situer « la femme occidentale » !
En relisant le texte, j’ai compris qu’en général il s’adressait aussi aux femmes de partout. Prises, comme dans un étau, entre les « vérités » des croyants déviants et forcenés qui n’ont, en fait de dieu, que la colère et les « vérités » occidentales, quand elles sont aux mains de pouvoirs arrogants et incultes, les femmes arabes d’aujourd’hui traversent un désert. J’ai voulu en parler, même si je suis consciente que mon propos est décalé et que seuls ceux qui savent lire y trouveront matière.
Vous décrivez la pensée dominante comme étant issue du système patriarcal et inséparable de la pensée religieuse. Comment concrètement ce couple « pensée masculine/pensée religieuse » se manifeste-t-il dans la vie quotidienne ? Le patriarcat a-t-il sciemment inventé la religion pour légitimer son pouvoir ?
Le patriarcat n’a pas été « créé », j’en parle dans ces pages, c’est très probablement un désir collectif (hommes et femmes) de changer les valeurs en cours, en ce temps déjà lointain millénaire. Sauf que les femmes n’avaient pas pensé, n’avaient pas prévu, que cela entrainerait leur disparition sociale et une pesanteur de milliers d’années… Ce patriarcat a mis un temps très long à s’incruster vraiment (je donne des exemples dans cet ouvrage).
Pourquoi l’évolution patriarcale s’est-elle calée dans les religions et a-t-elle pris racines précisément dans les religions monothéistes révélées ? De grands chefs de hordes, comme Napoléon, s’en sont expliqués : la répression, la coercition physique, ne peuvent suffire pour faire fonctionner un système sur de longues périodes, le remède c’est « dieu le veut ».
On ne contrôle vraiment les populations que lorsque les individus se surveillent eux-mêmes et intègrent eux-mêmes le bien-fondé de leur abaissement (sont même prêts à se battre pour défendre leur statut de soumission).
La clé c’est l’obéissance sans réplique et les religions jouent très bien leur rôle.
Vous relisez l’Épopée de Gilgamesh comme le récit d’un coup d’État patriarcal. Le monstre Huwwawa était-il en réalité la Grande Prêtresse de la Vie que Gilgamesh fait assassiner ? Le meurtre du Taureau céleste symbolise-t-il notre refus terrifié de notre propre animalité ?
L’épopée de Gilgamesh est la seule histoire entière qui raconte la marée montante du patriarcat, je consacre plusieurs pages à cette histoire très importante.
En vérité, ce sont des événements qui ont dû se produire en bien des lieux, en plusieurs époques. Et ce que nous recueillons, c’est ce qui est enregistré.
Huwwawa n’était pas un monstre, c’était une femme qui dirigeait apparemment le clergé de l’époque; Il s’agit d’un meurtre occulté.
Oui, le meurtre du taureau consacre la rupture d’avec l’animalité, en ses côtés de persistance de la vie, il est le signe de la fécondité, et en ses côtés rejetés, parce que trop proches de l’humain (il est, comme l’homme, un mammifère).
En lisant attentivement, on découvre que Gilgamesh est le fils d’une déesse bufflonne. Lorsqu’il pleure Enkidou, l’homme naturel, son double, il pleure la perte d’une partie de lui-même.
Vous décrivez Shahrazade non pas comme une conteuse soumise, mais comme une grande intellectuelle et une résistante qui rééduque un tyran. Face aux versions occidentalisées et tronquées des contes, pourquoi rendez-vous un hommage si appuyé aux travaux des traducteurs René R. Khawam et Jamel Eddine Bencheikh ?
Je précise bien que les Contes des Mille et Une Nuits n’ont pas été abîmés que par les récits étrangers : la littérature arabe, censurée par les religions, traquée par les musulmans, par les religieux qui avaient bien compris le rôle libérateur du conte, ne s’est pas encore remise de l’oppression.
Et comme les gens, Sémites et Occidentaux, ne retiennent, en général que « le sens commun » des aléas de la vie, ces contes se sont noyés dans une affligeante et menteuse banalité.
Pourquoi est-ce que je parle d’un professeur et d’un traducteur ? Parce qu’ils les ont sauvés ces contes ! Bon, je sais que la diarrhée nerveuse continue de secouer les écrivains qui se sentent mal à l’aise face au personnage de Shéhérazade, alors il faut leur donner à lire l’antidote que je décris.
Vous rappelez des textes très durs issus du judaïsme, du christianisme et de l’islam à l’égard des femmes. Les religions monothéistes sont-elles, par essence, contre les femmes ?
Au bas de la page 172, la réponse est exprimée : « Les religions ne sont pas les causes de l’inégalité entre les femmes et les hommes, ni de l’infériorisation féminine, elles sont les symptômes aigus d’une crise de définition de l’être humain dont il n’est pas encore sorti. »
Vous observez un glissement des critères de beauté au Maghreb, de l’idéal charnu « afro-oriental » vers le modèle pâle et androgyne occidental. Qu’est-ce que cela révèle de notre aliénation ?
Quoi que l’on veuille, les critères de beauté sont toujours marqués par l’adoration du plus fort. Modèle ou ennemi, c’est toujours son goût, sa façon de voir qui finit par s’imposer. Mais cela ne se fait pas sans conflits intérieurs. C’est d’ailleurs en cela que les colonisations ont fait d’irréparables dégâts, même, et surtout, après les décolonisations… Ne pas oser aimer ce que l’on aime… On retrouve cela entre gens de la campagne et citadins (de même origine). Et ce sont souvent ces gens « sans couleur » qui peuplent « les quartiers remuants ».
Lorsque vous avez perdu vos repères, vos souvenirs, vos odeurs, votre poésie, lorsque plus rien n’a de valeur, ni de couleur, lorsque l’imagination hésite quant au désir… Que reste-t-il ?
Vous écrivez que dans le monde arabe, l’angoisse de la « non-fertilité » est plus déterminante que l’angoisse de la mort individuelle. Pourriez-vous mieux nous l’expliquer?
Oui, la non-fertilité est vécue encore plus douloureusement que le décès parce que l’essentiel, c’est le groupe, la famille, la tribu. Et là, de nouveau, nous retombons sur un blocage : ne pas oser avouer ce qui mine la vie de l’homme, de la femme, sans descendance. C’était presque un signe, chez les intellectuels de gauche, dans les pays arabes (du temps où « la gauche », ou simili, existait) que de décider de ne pas avoir d’enfant, de rester célibataire).
En Islam, chez les croyants, « le mariage est la moitié de la religion ». Pour le meilleur et pour le pire « l’individu », en Occident, est devenu le centre du monde.
Chez les Orientaux, le monde ne meurt pas avec chaque individu, ce qui importe, c’est la continuation. On retrouve cette idée chez les croyants (toutes religions confondues) chez les soufis, mais également chez les non-croyants.
Vous décrivez l’écriture comme un moyen d’enregistrer les événements pour mieux les analyser : en quoi ce livre est-il aussi un acte de mémoire ?
Parce que c’est la parole articulée, l’écriture et la grammaire qui nous ont fait humains. L’oralité est un mythe. Il faut une mémoire prodigieuse pour garder l’essence du souvenir, pour ne pas recommencer éternellement à zéro. Même les écrits se détériorent ou s’améliorent avec le temps. Comme le savoir, qui ne possède aucune « vérité », est mouvant parce qu’il peut s’enrichir à partir des savoirs passés, comme ce savoir n’avance que par l’enregistrement, et qu’il sait, qu’il sera dépassé, qu’il veut un futur inconnu, le premier réflexe de l’homme angoissé, du croyant, c’est d’éviter de lire, sauf les textes sacrés qu’il déclare éternels (et pourtant même ceux- là ont bougé et bougent encore).
Ce livre parle de choses qui vont s’effacer, et lutte, à sa modeste façon, contre l’anonymat à venir, contre la mise à mort des racines de l’imagination.
Vous affirmez que le pouvoir est une dépendance comparable à une drogue : comment cela se manifeste-t-il aujourd’hui selon vous ?
Aujourd’hui, comme autrefois, comme toujours : l’avoir et le pouvoir pour se sentir exister, ou, plus grave, pour oublier que l’on existe.
Le pouvoir est le plus puissant des antidépresseurs. Lorsqu’on est vide, le pouvoir, c’est comme le sucre, la cocaïne, la « malbouffe » : ça remplit.
Et ce sont des malades mentaux gravement atteints, gavés de pouvoir, qui dirigent le monde. La lamentation n’a pas de fin, puisse-t-elle aider au réveil ?
Comment décririez-vous la femme arabe d’aujourd’hui ?
Comme toutes les femmes du monde : belles, fortes, supportant l’insupportable… Et, selon les classes sociales, l’éducation, les rencontres, la possibilité de lire, certaines sont aussi des panthères, des martyres, des saletés : la juste production de l’écrasement dans des sociétés qui se reproduisent sans s’évaluer.
Elles vont se sortir de la religion, elles vont se sortir de l’adoration de la richesse, de l’acquiescement à la violence. Elles vont… ô ma mère…
« Si toutes ces luttes, tous ces efforts, tous ces sacrifices viennent s’échouer sur la gloire « d’être semblables aux hommes », cela ne vaut pas la peine de s’engager pour que vive la vie. » C’est-à-dire ?
Le livre est très significatif : croire, et encore croire, et remettre son destin aux plus abrutis d’entre nous ou bien, à l’occidentale, devenir aussi fades que les hommes, en général. Si le patriarcat, si le modèle masculin était valable, cela se saurait et nous n’en serions pas, à l’heure actuelle, à admettre qu’il faut encore une fois, vivre la guerre, souffrir et mourir. Les hommes trouvent normal de sacrifier la planète, l’instinct de destruction l’emporte souvent sur l’instinct de vie et les femmes « patriarcalisées » suivent le train.
Être femme c’est autre chose que le désespoir. Apprendre la mentalité masculine pour « être égales » n’est pas une bonne affaire. Le monde arabe veut étouffer la féminité, le monde occidental est en train de la supprimer. Coupable confusion entre « égalité » et « similarité ».
Le patriarcat a échoué et les femmes sont si « patriarcalisées » que certaines iraient bien rechercher une forme de matriarcat… C’est une pensée malade, « ceci ou cela » sans changer les mœurs, sans changer de société. C’est une pensée masculine, il faut oser autre chose, y travailler.
La culture, pour vous, c’est quoi ?
La culture (quel courage il faut pour oser évoquer ce mot). C’est une imprégnation de ce qui fait notre « humanité », c’est un bain qui rend propre. Attentif, heureux des autres, raffiné (pas dans les simagrées mais dans le tact et la tendresse).
C’est la mémoire des modèles pour les imiter ou aller plus loin. Et la connaissance des échecs et des horreurs pour ne pas recommencer.
La culture c’est la recherche des savoirs pour que la vie soit douce, malgré tout, envers et contre tout.
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