Coline Renault nous parle de son livre Tant qu’il y a l’océan, publié aux éditions Les Échappés.

Coline Renault est journaliste à Charlie Hebdo. Lauréate du prix Varenne Jeune journaliste de la presse magazine (2024) et du prix des Mémoires de la Mer pour son ouvrage, Pêcheur d’hommes (éd. des Équateurs, 2025).
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Voir le Livre Ici… Tant qu’il y a l’océan : Le Livre de Coline Renault Chez Les échappés
INTERVIEW
– Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
Ce livre est le fruit de la rencontre entre un péril sociétal et les affres d’une crise existentielle. À l’origine, c’est un reportage pour Charlie Hebdo, dont l’idée nous est venue en conférence de rédaction. Il s’agissait de suivre les « back-to-back », ces personnes âgées qui vivent à plein temps sur des bateaux de croisière plutôt que d’aller en maison de retraite.
Pas des millionnaires qui s’offrent un ultime caprice, mais des gens normaux qui habitent des navires populaires, comme MSC ou Costa. À 500 euros la semaine, cela revient moins cher qu’un EHPAD, dont le loyer s’élève en général autour de 3000 euros par mois. Les seniors y trouvent la même sécurité, les mêmes services… sauf qu’on n’y dépérit pas !
J’ai enquêté sur les réseaux sociaux et j’ai fait la connaissance de Nicole, 74 ans, qui passe dix mois par an à bord. Son histoire m’a semblé emblématique d’un phénomène de société : qu’est-ce qui cloche dans ce monde pour que des personnes âgées décident de vivre ainsi plutôt que sur terre ? Révélatrice, aussi, d’un mur démographique : d’ici 2030, les plus de 75 ans seront 50% fois plus nombreux. La question de l’autonomie est cruciale.
J’ai donc demandé à accompagner Nicole lors d’une croisière en mer du Nord. Elle a accepté. Comme la cabine ne se loue que pour deux personnes, j’ai proposé à ma grand-mère Andrée, 75 ans, de venir avec moi. Dans le huis clos de ce navire, j’ai vite compris que je devrais faire face à mes propres angoisses du vieillissement et du temps qui passe. L’enquête s’est transformée en voyage intérieur et le reportage, en livre.
Vous ouvrez avec Duras : « Il faudrait prévenir les gens de ces choses‑là. » Pourquoi avoir choisi cette citation ? Qu’est‑ce que cela vous a permis d’oser par la suite ?
J’aime beaucoup cette phrase car elle souligne un paradoxe très puissant : il n’y a rien de plus banal que la mort et pourtant on l’oublie tant qu’on le peut, on reste surpris quand un jour, on finit par en prendre conscience.
Dans l’insouciance de la jeunesse, on se croit immortel.
Peut-être, inconsciemment, cette phrase d’ouverture est un avertissement que j’ai voulu me lancer à moi-même avant d’écrire sur ce thème.
Vous écrivez : « J’ai presque trente ans, et j’ai le sentiment que ma jeunesse se dissout peu à peu. J’ai peur de la mort. Et je suis encore plus terrifiée à l’idée de vieillir. » C’est un constat ou déjà un renoncement ? Comment ça s’explique, selon vous, cette peur de la mort et de la vieillesse ?
C’est un diagnostic. J’ai pris conscience de mon angoisse et je décide de m’y confronter. Trente ans, c’est la vraie fin de l’enfance. Il n’est plus possible de singer la jeunesse ou d’échapper à la réalité. La toute-puissance juvénile heurte de plein fouet la vie d’adulte, sans être pourtant assez polie par la vie pour faire face à ces déconvenues.
Ce livre parle autant du passage à l’âge adulte que de la vieillesse. Je décide de mettre enfin des mots sur mes doutes et j’embarque à bord de ce navire à la recherche d’une des grandes clefs de l’existence : que faire du temps qui s’enfuit ?
Mes croisiéristes éternels n’ont peut-être pas de solution, mais ils réussissent à habiter le monde. D’une façon certes écologiquement contestable, certes, mais c’est la réponse qu’ils ont choisie. Ils vont m’apprendre à trouver la mienne, ou du moins, à la chercher.
Au début, vous voyez les croisières comme « l’incarnation de l’enfer sur la mer ». Qu’est‑ce qui a le plus résisté, ou au contraire cédé, dans vos préjugés pendant ce voyage ?
Le Costa Favolosa répond à tous les clichés qu’on peut avoir sur le monde de la croisière. Treize ponts, cinq mille passagers et membres d’équipage, du strass, du marbre, des spectacles kitsch, de la climatisation… Et pourtant, le groupe de seniors que j’accompagne n’a rien à voir avec les Américains consuméristes que je pensais rencontrer. Ils sont tous très profonds, très complexes, très cultivés. Ils ont eu des parcours de vie difficiles et ne rentrent dans aucun cliché.
Par exemple, une des passagères qui vit recluse dans sa cabine passe ses journées à discuter d’effondrement écologique avec ChatGPT ! On est loin des fêtards écervelés qui brûlent leurs vaisseaux. Mais surtout, cette bande-là a révolutionné ma façon de voyager. J’avais dans l’idée que les croisiéristes étaient des purs produits du tourisme de masse qui consomment les sites touristiques au pas de course. À leur contact, je vais réaliser que c’est moi, au contraire, qui suis « productiviste » dans mes visites : je veux tout voir, accomplir des marathons sportifs et culturels…
Ces seniors vont m’apprendre les vertus de la lenteur et du temps long. Avec des seniors, chaque pas est une victoire et tant pis s’il ne faut visiter qu’une rue en une journée. Cela laisse la place à bien des surprises. C’est cela, l’aventure.
Vous parlez d’une « distance journalistique » difficile à tenir. À quel moment précis ce reportage sur les « Costaliens » est-il devenu une quête personnelle ?
Vivre huit jours en vase clos avec des gens, cela crée des liens très forts. Ils se sont livrés à moi sur des sujets intimes qui dépassent de loin le cadre du reportage. Je l’ai compris dès le premier jour. Nicole, mon personnage principal, est conviée à une cérémonie en son honneur : de tous les passagers du Costa Favolosa, elle est celle qui a effectué le plus de croisières.
On l’appelle sur scène dans le grand amphithéâtre de marbre. Elle harangue la foule, envoie une pluie de baisers à ses amis comme une star qui reçoit un Oscar… Malgré le kitsch de la cérémonie, tout est très premier degré. En redescendant de la scène, Nicole m’offre sa récompense : un petit pendentif Costa en cristal. Je sais que je ne le porterai jamais, mais le cadeau me touche au plus haut point. Je comprends alors qu’il n’est pas question de se moquer de ce qui constitue l’œuvre de leur vie : s’exempter d’une vieillesse sinistre. À partir de ce moment-là, tout devient très émotionnel, très sincère aussi.
La maison normande de votre grand‑mère, avec ses lits où « d’autres ont dormi, fait l’amour, accouché, et puis rendu l’âme », devient un coffret à fantômes. Est‑ce que ce livre est aussi une façon de sauver cette maison, et ce qu’elle contient, de la disparition ?
Plus qu’un coffret à fantômes, la maison est un étui pour la mémoire. On s’y promène et on la protège. Tout au long du reportage, ma grand-mère se confie sur sa terreur à l’idée de devoir quitter sa maison. Elle y vit avec le souvenir de mon défunt grand-père et celui des enfants qui grandissent. Pourtant, à la fin, elle décide de redevenir maître de son existence en choisissant son déménagement, avant qu’il ne lui soit imposé d’une façon ou d’une autre. On finit toujours par quitter une maison. En revanche, les souvenirs peuvent survivre sans les murs. Dans un cœur, sur un bateau de croisière… ou dans un livre.
À plusieurs reprises, vous écrivez que « l’usine a cassé le corps » de votre grand‑mère, que l’hôpital a « oublié » les vieux, et que l’EHPAD est vécu comme une menace. Qu’est‑ce qui, selon vous, fait le plus mal aujourd’hui aux personnes âgées : la solitude, la fatigue du corps, ou le regard social qui les considère déjà comme du temps perdu ?
Tout à la fois, car tous ces aspects découlent du manque de considération de la société pour nos aînés. On est obligés de changer le nom des EHPAD pour les rendre acceptables. L’hôpital laisse les seniors pourrir des jours sur des brancards dans des services d’urgence avant de les renvoyer chez eux. Des milliers de personnes meurent dans l’oubli chaque année et sont retrouvées chez elles des mois après leur décès.
Et pourtant, la question de l’isolement, du dialogue intergénérationnel et de la disparition du lien social n’est jamais évoquée pendant les campagnes politiques, avant des élections. Ce sont pourtant bien des sujets de santé publique. On parle de santé mentale des jeunes… quid de celle des anciens ?
Sur le bateau, Nicole, Cathy, Yves, Marianne dynamitent tous les clichés sur la vieillesse : il y a la VIP infatigable, la survivante du cancer, le supersoliste, la recluse érudite. Lequel de ces quatre personnages vous a le plus déplacée dans vos préjugés de départ ?
Ces pirates rencontrés à bord sont tous des personnages hauts en couleur, dignes d’un film. Je pense évidemment à l’usage étonnant qu’ils font de l’intelligence artificielle, mais celle qui m’a le plus chamboulée, c’est bien sûr Nicole et ses amants dans tous les ports du monde. À 74 ans, elle a par exemple une liaison avec un jeune homme qui travaille aux buffets, avec un prof de sport ! Elle est formidablement bien dans sa peau et s’autorise ce que tant de femmes s’interdisent. Ses confidences nous ont fait rire, mais ont aussi bousculé ma peur du corps qui change.
Il y a cette scène très violente et très banale où vous faites pleurer votre grand‑mère au petit-déjeuner parce qu’elle n’ose pas aller seule au buffet, et où vous vous détestez instantanément. Est‑ce que l’écriture permet vraiment de réparer ce genre de gestes, ou seulement de les regarder en face ?
De manière générale, j’ai bien peur que la littérature ne répare rien. Ni les erreurs ni les angoisses. En revanche, les mots et la discussion, si. Cette dispute nous a permis d’évoquer ensemble notre rapport à la communication hérité de notre famille, sur ce qu’il faut dire ou non à ses proches. Cela nous a rendues plus proches. Et ma grand-mère a aimé le livre !
La culture, pour vous, c’est quoi?
La culture, c’est ce moment où l’on sort de soi-même quelque chose qui dort en nous sans qu’on en ait forcément conscience. Le moment où l’œuvre produite est à l’épreuve de sa propre quête, pour reprendre les mots de l’écrivain Yannick Haenel. Ce voyage a été une révélation, à tous les niveaux.
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