Julien Vidal nous parle de son livre À quoi rêvons-nous ?, publié aux Éditions du Faubourg.

Julien Vidal vit à Lyon. Après des études de droit et de politique internationale, il s’engage quatre ans dans l’humanitaire, sous l’égide du Volontariat de Solidarité Internationale. De retour en France, il se lance dans le projet Ça commence par moi.
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INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
Parce que je souffre de voir la résignation s’installer un peu partout. Autour de moi, chez les auditeurs et auditrices du podcast ou les personnes que je croise lors d’un atelier, je sens une immense fatigue. On passe nos journées à essayer de réparer les morceaux d’un monde qui s’effondre ou à gérer des crises en mode urgence. Mais à force de regarder uniquement là où ça fait mal, on oublie de se demander où on veut aller. J’ai écrit ce livre maintenant parce qu’il me semble qu’on ne peut pas construire un avenir uniquement par la peur ou le devoir. Je suis d’autant plus marqué par le sentiment d’être dépassé et la profusion des désirs pour demain qui émergent des ateliers 2030 Glorieuses prospectivistes. On a le sentiment que le monde est trop lourd et trop complexe et pourtant si on prend le temps de regarder ces sujets en prenant de la hauteur et en ayant confiance en nous-mêmes, on est capables de proposer des alternatives à la hauteur. Je crois que j’ai aussi écrit ce livre pour montrer ce décalage et participer à renforcer notre sentiment de légitimité.
Dites-nous, l’utopie, en vrai, c’est quoi ? Et quelle différence réelle avec le rêve, chez vous ?
Pour moi, le rêve est quelque chose de très intime, de brut, qui part du ventre. C’est cette première étincelle, souvent un peu désordonnée, qui nous dit que les choses pourraient être différentes. L’utopie arrive juste après : c’est le moment où ce rêve sort de notre tête pour se frotter au collectif. Elle devient une boussole commune pour regarder notre présent et commencer à tracer un chemin. Je n’aime pas trop la définition moderne qui en fait une chimère irréalisable ; historiquement, l’utopie a toujours été le point de départ des grandes avancées sociales.
Pourquoi avoir choisi une autrice de science-fiction (Ursula K. Le Guin) pour ouvrir un essai politique ?
Ses mots me guident depuis longtemps. Ursula K. Le Guin a cette manière très douce et implacable de nous rappeler que les systèmes qui nous dirigent aujourd’hui ont été inventés par des êtres humains, et que nous avons donc le pouvoir de les changer. La science-fiction, quand elle est bien faite, ne cherche pas à deviner l’avenir avec des gadgets technologiques. Elle ouvre des brèches dans nos certitudes et nous redonne le goût des mots. Commencer un livre politique par sa voix, c’était une façon de dire que la politique commence d’abord par les histoires qu’on accepte de se raconter.
Pourquoi refuser la forme classique de l’essai politique (mélange de récits, données, lettre de 2036…) ?
Les chiffres et les rapports d’experts sont indispensables, mais ils s’adressent surtout à notre intellect. Or, ce qui nous met en mouvement, ce qui nous donne de l’énergie le matin, c’est ce qui nous touche. En mélangeant des témoignages, des données concrètes issues de nos ateliers et des plongées imaginaires en 2036, j’ai voulu construire un objet qui ressemble à la vraie vie : un espace où la rigueur n’empêche pas la poésie, et où le sensible a autant de valeur qu’un graphique.
En refusant la logique du « projet », ne condamnez-vous pas le rêve à rester stérile ?
Je ne refuse pas le besoin de s’organiser ou de planifier, bien au contraire. Ce que je pointe du doigt, c’est cette sémantique de l’efficacité qui a fini par tout envahir. Aujourd’hui, on gère nos vies, nos associations et même la transition écologique avec des tableurs Excel, des livrables et des indicateurs de performance. Le problème du « mode projet », c’est qu’il part toujours de ce qui existe déjà pour essayer de l’améliorer de quelques pourcents. Il nous enferme dans une logique d’optimisation. Organisons-nous, oui, mais laissons d’abord le rêve définir la destination.
La fin du monde fait un bien meilleur scénario qu’une utopie apaisée. Comment rivaliser avec l’adrénaline des récits de fin du monde sans tomber dans la propagande lénifiante ?
C’est un vrai défi. Notre culture est nourrie à l’adrénaline de l’apocalypse, c’est presque un réflexe narratif. Imaginer le chaos, c’est finalement assez facile. Rendre une société plus juste et plus sobre désirable, sans que cela ressemble à un spot publicitaire trop lisse demande beaucoup plus de travail. Une utopie, ce n’est pas un paradis figé où plus rien ne bouge. C’est simplement un monde qui a appris à gérer ses conflits, ses doutes et ses fragilités autrement que par la destruction. Il y a une aventure humaine immense et très intense à raconter dans la coopération et la métamorphose. Mais c’est une aventure sans fin et c’est sans doute aussi ce sentiment que c’est le travail qui dépassera nos vies qui rend cette histoire difficile à raconter.
Comment fait-on, concrètement, pour distinguer un rêve authentiquement humain d’un désir colonisé par la publicité ?
J’ai eu la chance d’accompagner des milliers de personnes dans les ateliers des 2030 Glorieuses. Au début, les gens arrivent souvent avec des clichés : ils s’imaginent un futur avec des voitures volantes ou de la haute technologie. Mais quand on prend le temps de couper le bruit du monde marchand, qu’on s’installe autour d’une table et qu’on cherche ce qui compte vraiment, tout change. Personne ne rêve d’un nouveau téléphone. Les aspirations profondes qui ressortent parlent de temps pour soi, de nature retrouvée au coin de la rue, de liens de voisinage solides et de transmission. Le désir fabriqué nous oriente toujours vers un produit à acheter ou une position de domination, de pouvoir, etc. ; le rêve sincère nous ramène toujours à une relation.
Dites-nous, au fond, pourquoi écrivez-vous ? Qu’est-ce qui vous anime ?
J’écris sans doute pour ne pas me laisser submerger par le cynisme. C’est ma manière à moi de poser des pierres sur un chemin qui me semble plus juste. Ce qui m’anime profondément, c’est de voir le déclic chez les autres. Quand quelqu’un réalise, souvent au détour d’une phrase ou d’un atelier, qu’il a encore le droit de désirer un autre avenir et que ses aspirations ont de la valeur, il se passe quelque chose de magique dans ses yeux. J’écris pour me rappeler que rien n’est jamais foutu.
L’échec de l’écologie politique aujourd’hui se résume-t-il finalement à un simple problème de marketing et de vocabulaire ?
Ce serait trop simple d’en faire une question de communication. Les blocages sont structurels, financiers, politiques. En revanche, je reste convaincu que notre manière de parler compte énormément. Quand l’écologie utilise des termes très techniques, froids ou centrés sur le renoncement, elle s’adresse à la raison mais elle oublie le cœur. L’être humain n’est pas une machine comptable qui se met en mouvement en lisant un bilan carbone. Si on veut que les gens s’engagent dans la transition, il faut qu’ils aient envie de vivre dans le monde qu’on leur propose. On doit réapprendre à nommer la beauté et la joie de cette bascule.
Quand on galère à boucler ses fins de mois, demander de « réapprendre à rêver ensemble », n’est-ce pas le privilège absolu des nantis ?
C’est une question légitime que je détaille longuement dans le livre et j’ai longtemps hésité avant d’aborder ce point. Mais en travaillant avec des associations comme ATD Quart Monde, j’ai compris que la précarité ne se résumait pas à un manque de moyens matériels. La pire des misères, c’est d’être privé de la possibilité de choisir sa vie, d’être constamment assigné à la survie immédiate. Le système marchand confine le rêve au rang de produit de luxe, alors qu’il devrait être un droit fondamental. Remplir l’assiette est une urgence absolue. Mais libérer l’imaginaire, c’est aussi se donner les mots pour contester le système qui maintient ces assiettes vides. C’est un outil d’émancipation, pas un loisir de privilégié.
Pourquoi nos traumatismes modernes (pandémies, climat) ne fabriquent-ils plus de ciment collectif ? Qu’est-ce qui a cassé dans la machine à solidarité ?
En 1945, la Sécurité sociale est née sur les ruines de la guerre parce qu’il y avait un horizon commun à reconstruire et des structures pour incarner l’entraide. Aujourd’hui, nous traversons des crises dans une société hyper-individualisée, où les espaces de discussion physique se réduisent et où les algorithmes des réseaux sociaux se nourrissent de nos colères et de nos divisions. La solidarité n’a pas disparu, on l’a vu pendant les confinements, mais elle n’arrive plus à se stabiliser. Il nous manque des lieux concrets, dans nos quartiers et nos villes, pour nous retrouver, nous parler et transformer ces chocs en chantiers collectifs. Il nous manque aussi sans doute de la confiance en l’autre. Finalement redésirer le futur c’est aussi réapprendre à désirer l’Autre.
Le livre évoque à peine la guerre. Le rêve peut-il vraiment s’articuler sans regarder la violence du monde en face ?
La violence du monde nous accable chaque jour. La guerre est à quelques centaines de kilomètres, elle est dans nos médias, sur les tables des librairies. Mais si on la laisse occuper tout notre espace mental, on finit paralysé par la sidération. Écrire sur le rêve n’est pas une manière de fermer les yeux ou de fuir la réalité. C’est précisément parce que le monde est violent qu’il me semble vital de construire, pierre par pierre, l’alternative à cette violence. C’est essayer de dessiner les contours de la paix pendant que le reste de l’actualité ne nous montre que les conflits.
La culture, pour vous, c’est quoi ?
Pour moi, la culture ressemble à l’humus d’une forêt. C’est l’ensemble invisible de nos valeurs, de nos habitudes, de nos récits et de nos symboles. C’est ce qui détermine ce que nous trouvons normal, souhaitable ou inacceptable. Aujourd’hui, notre culture est profondément productiviste et hors-sol. Si on veut changer de modèle économique, on doit s’attaquer à nourrir différemment cet humus pour réapprendre à habiter la Terre avec un peu plus de douceur et d’attention.
« À force de regarder uniquement là où ça fait mal, on oublie de se demander où l’on veut aller. »

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