Lenka Horňáková-Civade nous parle de son livre Bombus, publié chez Alma éditeur.

Lenka Horňáková-Civade, née en République tchèque, vit en France. Écrivaine, journaliste, peintre. Giboulées de soleil (prix Renaudot des lycéens 2016). Une verrière sous le ciel (prix Richelieu de la francophonie 2019). Bombus, son cinquième roman, publié chez Alma éditeur.
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INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant?
Chacun de mes livres est né d’une nécessité intérieure. Il y a toujours un thème qui m’obsède et que je dois examiner à travers le récit romanesque. Bombus est un livre qui parle de l’instinct et de la volonté qui sommeillent en chacun de nous. J’espère qu’il interrogera le lecteur sur des choses fondamentales, parfois même inavouables, mais essentielles.
Dans mes romans précédents, mes personnages sont très différents. Dans Giboulées de soleil (2016), mon premier roman écrit en français, je mets en scène une lignée de femmes ballottées par le courant de l’Histoire. Elles tiennent la tête haute, mais ne peuvent pas analyser ou anticiper ce qui leur arrive. L’action se passe à la campagne, dans un cadre apparemment bucolique, mais nous sommes à la frontière, invisible mais infranchissable.
Le deuxième roman, Une verrière sous le ciel, se déroule entre un Paris fantasmé et une Prague irréelle, encore derrière le rideau de fer. Il aborde les notions de réalité et de vérité, de ce que l’on voit de près, mais aussi de ce que l’on voit avec une certaine distance, tant géographique que temporelle. Les personnages principaux sont plus au fait de ce qui leur arrive, ils agissent, mais n’influencent pas le cours de la grande Histoire.
L’appartenance de l’humain à la nature
À la différence d’un des protagonistes de mon troisième roman, La Symphonie du nouveau monde, consul tchécoslovaque à Marseille entre mai 1938 et mars 1941, un Juste… Il s’agit d’un personnage historique, d’un excellent juriste, lucide et actif. Il analyse, comprend et agit de façon très consciente et volontaire. À côté de lui, c’est une poupée de chiffon qui conte une autre ligne narrative du roman.
Le quatrième opus est construit autour de monologues et de dialogues fictifs entre Rembrandt et Comenius, deux personnalités éminentes du XVIIème siècle qui ont contribué à forger l’Europe moderne, et qui s’interrogent sur l’importance et la primauté de l’image ou du mot, sur l’immortalité et la paternité.
Bien que différents, tous mes romans traitent de la liberté et de la place de l’individu dans la société.
Bombus est un prolongement de toutes ces réflexions sur la liberté, notre capacité et notre volonté d’agir, ainsi que sur la responsabilité personnelle de nos choix. Il aborde également la question de l’appartenance de l’humain à la nature et de son inscription dans les grands cycles que celle-ci nous impose. Ou encore autrement, Bombus questionne sur l’équilibre entre l’appartenance à la communauté, à la nature tout en préservant sa liberté personnelle.
Bien que ce roman ait été écrit en dernier, Berthe et Bombus précèdent tous mes autres héros. Ce roman est un récit philosophique d’apprentissage du monde et de soi.
Berthe est seule, elle doit trancher le cordon ombilical avec ses dents, et vous écrivez que « le goût du sang lui colle au palais ». C’est d’une physicalité brute.
Berthe et Bombus sont dans la veine des personnes que Beckett décrit ainsi : la poésie appartient à ceux qui n’ont pas les mots. Mais le monde poétique de Berthe et Bombus contient une beauté tragique, dépouillée de tout artifice. Berthe est toujours à la lisière de la survie, parce que chez elle, l’instinct et la volonté convergent souvent vers une seule et même chose : sa liberté de vivre comme elle l’entend. Ici, elle réagit à un choc terrible : l’accouchement absolument inattendu. L’instinct la guide. Dans la scène suivante, que nous ne dévoilerons pas, elle décide de manière plus consciente.
La maternité de Berthe est en effet crue. Pour elle, c’est d’abord la peur et la responsabilité, et elle en a conscience immédiatement et irréversiblement. Chez elle, il n’y a pas de discours. Berthe n’aspirait pas à devenir mère, mais elle se soumet finalement à l’évidence et à l’ordre de la nature.
Quand vous mettez en scène cette injonction intérieure qui fait se lever Berthe du banc de l’église de la Toussaint pour la pousser vers la montagne, qu’est‑ce que cette voix permet au roman de faire que n’aurait pas permis une décision « rationnelle » du personnage ?
Berthe vit dans un monde où la nature possède ses propres « raisons » et ses propres mécanismes, que nous ne comprenons pas toujours, mais auxquels elle obéit sans nécessairement chercher à en saisir les causes ou les conséquences.
Ce monde n’est ni meilleur ni pire que le nôtre, rationnel et aspirant à la maîtrise des choses : il est simplement différent. Je crois que la rationalité de la société moderne n’intéresse guère Berthe et que sa manière de vivre lui convient tout à fait. Malgré cela, c’est une femme puissante, voire dangereuse. Sa force lui vient précisément de sa capacité à percevoir et à entendre d’autres injonctions, d’autres lois et d’autres principes que ceux auxquels obéissent les habitants de son village.
Le Carnaval, dans l’imaginaire collectif, c’est la fête, la transgression joyeuse. Mais chez vous, c’est le lieu d’un viol et d’un chaos où, écrivez-vous, il n’y a « ni innocents ni coupables ». Qu’est-ce que cela dit de nous, les humains ?
Je pense que notre vision du carnaval est aujourd’hui assez faussée. On le vit comme un divertissement collectif, certes transgressif, mais éloigné de sa nature première. Comme dit plus haut, nous vivons dans la société qui veut tout maîtriser. Tout rationaliser et, au dernier moment, tout monnayer. Le véritable carnaval devient rare ; dans beaucoup d’endroits, il s’est transformé en attraction touristique.
Le carnaval, un événement intense et bref, limité dans le temps, est profondément lié au cycle de la nature, à la survie de l’individu, certes, mais surtout à celle de la communauté. Il est avant tout une fête collective et fédératrice dont les règles sont connues de tous.
Pour les participants, il confirme l’appartenance au groupe, le partage, il est une forme de catharsis festive. C’est le temps où les règles ordinaires sont abolies, non pour laisser place à l’anarchie totale, mais pour faire vivre d’autres règles : celles du carnaval.
Le carnaval ne permet pas tout
C’est une tradition extrêmement ancienne, capable d’être aussi bien joyeuse que cruelle et terrifiante. Durant ce temps suspendu, vous perdez votre identité pour devenir quelqu’un d’autre ; vous prenez le risque de commettre des actes effroyables, mais aussi celui de ne plus retrouver votre identité habituelle.
Dans mon roman, j’ai imaginé un carnaval inspiré de différentes traditions et de lieux, et surtout un carnaval où il est permis de libérer Dionysos, le plus terrible des dieux, ou plutôt de le laisser posséder les villageois. Il ne s’agit pas d’une expérience individuelle improvisée, mais d’un événement collectif préparé pendant de longs mois.
Ce rituel leur permet d’affirmer leur volonté d’être humains, de maintenir le dieu enfermé le reste du temps grâce à la volonté, aux lois et aux règles — en somme, à tout ce que l’on appelle le vivre-ensemble, la convention et, plus encore, la civilisation. Si le carnaval ne permet pas tout ici, il autorise néanmoins l’oubli de certains comportements et les soustrait aux jugements futurs.
Vous dites, en substance, que Bombus est « l’enfant du déni, l’enfant du village, mais d’aucun homme » : est-ce qu’en écrivant, vous pensiez à des situations réelles où une communauté préfère se mentir collectivement plutôt que de nommer un crime ?
Je crois que, dans des situations particulières, une communauté est capable de passer bien des choses sous silence pour assurer sa survie. Il suffit de regarder le sort des enfants enlevés pendant les guerres, un sujet d’une actualité brûlante. On connaît également des cas d’adoptions découvertes des décennies plus tard grâce aux tests ADN.
Autrefois, les enfants du carnaval n’étaient pas rares ; ils permettaient notamment de pallier les déficits démographiques sans remettre en cause les mariages sans enfants, qu’ils soient dus à l’infertilité masculine ou simplement au manque d’hommes causé par les guerres ou les maladies.
Bombus, lui, cumule les singularités. Puisque Berthe nourrit une farouche volonté de vivre seule et n’a aucune intention de fonder une famille, la nature « se débrouille » autrement. Berthe fait un déni de grossesse et, dans le village, tout le monde sait — mais tout le monde se tait — au moment de la naissance de l’enfant. Ici, le carnaval protège les coupables, comme il pourrait ailleurs protéger une femme qui coucherait avec un autre homme afin de tomber enceinte.
Tout au long du roman, une question revient en filigrane : peut-on vivre sans masque ? Est-ce que Bombus cherche à répondre à cette question, ou à y échapper ?
Même si le carnaval protège les violeurs dans le roman, Berthe n’est pas d’accord et le fait savoir au village. Mais personne n’est prêt à ôter son masque, à avouer, à assumer ou à présenter des excuses. C’est un moment très difficile pour elle, d’autant qu’elle sait qui se cachait derrière quel masque.
On peut se demander : est-il seulement possible de vivre « à nu » ? N’importe quel vêtement est déjà une sorte de masque. Je connaissais un notaire qui disait qu’il se déguisait en notaire quand il allait dans son étude. Pour préserver un peu de « soi », il portait des chaussettes de tennis complètement incongrues et décalées par rapport au reste de sa tenue.
Que fait le masque ? Nous cache-t-il ou nous révèle-t-il ? Bombus se pose, comme tout le monde, cette question et vit des situations qui l’obligent à l’affronter et à prendre des décisions.
Vous écrivez en français et en tchèque, et vous vous traduisez parfois vous‑même : comment le passage d’une langue à l’autre transforme‑t‑il votre regard sur une même scène, un même personnage, un même mot ?
S’exprimer dans une autre langue, c’est se réinventer. C’est se redécouvrir soi-même et redécouvrir le monde. La façon de structurer sa pensée, de l’exprimer : tout est nouveau. Chaque phrase, chaque paragraphe bien écrit est un territoire linguistique conquis, non pas dans un esprit de domination, mais dans un esprit d’appartenance. Cette autre langue devient alors un formidable outil. Elle permet d’exprimer ce qui resterait peut-être indicible dans la langue maternelle, ou de le dire autrement. Elle m’oblige à la précision et à la sobriété.
Changer de langue, c’est aussi un jeu de masques qui révèle et libère des choses. Mais chaque langue a ses propres règles pour raconter des choses, décrire des situations. Et c’est dans ces contraintes que l’on trouve une nouvelle voie pour formuler ce que l’on veut dire.
L’autotraduction est une forme de retour au giron de la langue maternelle. Un voyage, plus qu’un retour, pour être précise.
Dans vos romans, les titres et les noms propres (Giboulées de soleil, Moi, Europe, Bombus…) semblent très travaillés. Comment naît chez vous un titre ou un nom de personnage : par le son, par l’image, par le sens, ou par autre chose encore ?
Vous avez raison : chaque titre et chaque prénom doivent toujours dire davantage que le premier plan.
Les prénoms constituent le premier bagage des personnages ; ils déterminent beaucoup de choses. Un prénom inscrit dans une époque, un environnement social ou culturel, il peut suggérer un métier, des inspirations, une trajectoire. Mais, une fois le prénom choisi, on élimine énormément de possibilités ; il faut respecter le personnage qui porte tel ou tel prénom ou nom. Dès le début, le prénom devient son corps et son histoire.
Bombus ne pourrait pas s’appeler Christian ou Kevin. Depuis mon enfance, j’éprouve une grande tendresse pour les bourdons et, lorsque je pensais à un enfant puis à un jeune homme un peu à part, ce mot s’est imposé à moi. Ensuite, j’ai lu plusieurs informations sur le bourdon, et l’appellation latine m’a séduit : j’ai su que c’était le prénom juste. Je donne d’ailleurs une description du bourdon à la page 58 du livre ; elle correspond parfaitement à Bombus.
« Moi, Europe » est une expression que chacun devrait se dire de temps en temps : moi aussi, je suis l’Europe, parce que je suis européen, et il faut méditer sur ce que cela signifie. Cela n’empêche aucunement la critique ; bien au contraire, c’est une invitation à une réflexion profonde sur la question européenne et sur l’Europe. Mais le livre est surtout un récit à la première personne du singulier : c’est Europe qui parle, qui nous interpelle, qui nous raconte son histoire — et la nôtre.
Dites-nous, au fond, pourquoi écrivez-vous ?
J’ai déjà mentionné la nécessité intérieure, ce besoin vital. Si je creuse davantage, je dirais qu’il s’agit d’une manière (vaine) de se dresser contre la mort. C’est le besoin de s’inscrire dans la vie, ici et maintenant, et d’espérer que cela dépassera ce même ici et maintenant.
La culture, pour vous, c’est quoi ?
La culture est le ciment qui permet de vivre ensemble.
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