Yoann Iacono nous parle de son livre « Les frondeuses », publié aux Éditions IstyA & Cie

Né à Bordeaux, Yoann IACONO est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Toulouse et de l’Institut National des Études Territoriales à Strasbourg. Il est le cofondateur de l’association La Cordée littéraire au sein de laquelle des auteurs lauréats de prix littéraires nationaux accompagnent gratuitement des jeunes issus des quartiers prioritaires. Son premier livre, « Le Stradivarius de Goebbels » a été un best-seller international.
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INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
J’ai commencé ma vie professionnelle comme assistant parlementaire auprès d’une députée, qui était présidente de la Délégation aux droits des femmes à l’Assemblée nationale française. À cette époque, pour nourrir ses discours, je me suis plongé dans l’histoire du féminisme — et c’est ainsi que j’ai découvert Marguerite Durand et le journal La Fronde. Cette histoire extraordinaire ne m’a plus quitté et c’est ainsi que j’ai eu l’envie de romancer l’année précédant la création de ce journal hors norme.
En choisissant d’écrire sur un combat féminin, en tant qu’homme, comment légitimez-vous votre démarche ?
Je suis convaincu que toute œuvre littéraire se nourrit de la capacité de l’écrivain à incarner la vie d’autrui, à s’immiscer dans d’autres vies que la sienne. Refuser cette démarche par peur de « s’approprier » une expérience reviendrait à limiter la littérature elle-même. Mettre en scène un personnage féminin n’est ni un privilège ni une transgression : c’est une condition fondamentale de l’écriture. La valeur de cette démarche ne tient pas à l’identité de l’écrivain, mais à la qualité de son écoute, de sa documentation, de son écriture, à sa capacité de respecter la logique interne du personnage.
Mon premier roman avait pour personnage principal une jeune femme japonaise violoniste, et c’est à travers cette immersion dans son univers que j’ai cherché à donner vie à son intimité, ses émotions et ses choix, sans jamais prétendre parler à sa place.
Je ne ressens donc pas le besoin de légitimer ma démarche pour cette raison.
Par ailleurs, le féminisme est un mouvement pour l’égalité des droits qui ne peut se passer de l’engagement des hommes. Les hommes qui écrivent ou soutiennent des histoires féministes ne prennent pas la place des femmes : ils contribuent à faire exister ce combat dans l’espace social et culturel, à expliquer que ce défi concerne la société entière et pas seulement les femmes.
Le livre s’ouvre sur Marguerite Durand ayant la « sensation étrange qu’elle allait désobéir ». Ce sentiment intime de « désobéissance » ou de « fronde » est-il, selon vous, le moteur essentiel de son engagement à la lutte féministe ?
Oui ce sentiment de désobéissance intime est véritablement un moment fondateur de son existence. C’est pourquoi j’ai jugé important que le roman commence par cette scène de rébellion à l’encontre de son rédacteur en chef, avec l’idée de capturer l’élan initial qui précède toute action militante.
Comme l’explique Albert Camus, la révolte naît d’abord d’un « non », d’un refus. Pour Marguerite Durand, cela se manifeste par son refus de se moquer du congrès des féministes. L’humiliation qui s’ensuit — son licenciement — transforme ce refus en colère et en force intérieure, la conduisant à réaliser son exploit.
La révolte commence souvent dans la sensibilité personnelle avant de se transformer en engagement collectif, et c’est ce double mouvement (individuel et collectif) qui rend cette aventure de La Fronde profondément humaine et authentique.
Si l’antiféminisme de Fernand de Rodays est indéniable, il pose une question fondamentale : dans quelle mesure cet homme est-il le moteur de cette idéologie, plutôt que son pur produit ?
C’est certainement un peu des deux, avec une part de responsabilité individuelle et de déterminismes culturels et sociaux.
En tant qu’homme de pouvoir dans le monde de la presse, de Rodays a sans doute activement contribué à propager l’antiféminisme par ses choix, ses discours et son influence, ce qui en fait un acteur moteur. Mais il est aussi, et évidemment, le produit de son époque, façonné par une société patriarcale qui restreint la place des femmes dans la vie publique et les cantonne dans la sphère privée et familiale. Ses convictions ne surgissent pas dans le vide : elles reflètent des idées largement partagées et institutionnalisées en 1897, auxquelles il adhère et qu’il amplifie.
Séverine dit à Marguerite « Allons, Marguerite, sois réaliste, prends l’argent là où il se trouve, dans les poches des hommes, pour mener à bien ton projet de femmes ! ». Ce choix est une compromission ou un mal nécessaire pour faire avancer la cause ? Est-ce, selon vous, le nerf le plus tabou du combat féministe ?
Mon roman s’inspire de l’histoire vraie d’un journal créé en 1897, une époque où les obstacles à l’indépendance économique des femmes étaient considérables.
Le principal risque avec un roman historique, même lorsque le sujet résonne avec des débats contemporains, est d’analyser ou de juger le passé avec nos yeux d’aujourd’hui. Il faut toujours se méfier de l’anachronisme. Il convient, donc, de replacer les choix de Marguerite Durand dans leur contexte : lever des fonds auprès d’hommes n’était pas seulement stratégique, c’était le seul moyen de concrétiser un projet ambitieux de femmes.
Aujourd’hui, la situation a évolué : fort heureusement, les femmes françaises ou européennes peuvent créer et financer des entreprises avec plus d’autonomie, même si certaines inégalités subsistent dans l’accès aux levées de fonds ou au capital. Ce contraste historique souligne à quel point le courage et la lucidité de Marguerite étaient essentiels pour transformer son projet en réalité.
« Seules des femmes y travailleront. Même les garçons de bureau seront des dames », pourquoi une telle radicalité dans la non-mixité ? Aujourd’hui, une structure interdisant le recrutement d’hommes serait-elle conforme à la législation française ?
Rien ne l’interdirait en tout cas !
S’agissant de la radicalité dans la non-mixité, permettez-moi de laisser la réponse à Marguerite Durand :
« exclure la participation masculine n’est pas une façon d’ostraciser les hommes ; c’est simplement qu’il suffirait qu’un seul homme figure dans l’équipe pour que les sceptiques prétendent que c’est lui qui fait tout le travail ».
J’apprécie beaucoup le panache de sa réponse, pour tout vous dire !
Vous insistez sur le fait que La Fronde n’est pas “un journal de femmes” mais un vrai journal. Pourquoi cette nuance est-elle centrale ?
C’est l’obsession de Marguerite Durand. Ne pas cantonner les femmes dans l’élaboration d’une revue spécialisée, mais faire un vrai journal. Un quotidien national avec toutes les rubriques politiques, culturelles, scientifiques, internationales. Un quotidien certes de tendance féministe (comme on dit que tel journal est à gauche et tel autre à droite) mais qui couvre l’ensemble de l’actualité.
Un « journal féminin » ou spécialisé aurait été perçu comme une publication militante ou domestique, un journal périphérique. Marguerite Durand refuse cette assignation car elle sait que le pouvoir se joue ailleurs, dans la capacité à parler de diplomatie, de guerre, d’économie, de justice, de sécurité ou de débats parlementaires.
Lorsque les journalistes de La Fronde couvrent la Chambre des députés, la Bourse ou les procès, elles accomplissent quelque chose de subversif : elles envahissent le territoire professionnel masculin. En 1897, l’idée même qu’une femme puisse écrire sur la guerre ou la diplomatie semble absurde à beaucoup d’hommes de presse. Marguerite Durand va prouver par les faits que l’exclusion des femmes n’a aucun fondement.
La solidarité entre femmes est forte, mais jamais idéalisée. Pourquoi avoir refusé une vision lisse de la sororité ?
Je me suis avant tout efforcé de raconter l’histoire de La Fronde en restant le plus fidèle possible à la réalité historique.
Très vite, un élément m’a frappé dans cette aventure collective : sa profonde diversité, qui la rend particulièrement romanesque. Autour de Marguerite Durand se retrouvent des femmes d’origines sociales, d’âges et de parcours très différents. Certaines appartiennent aux milieux intellectuels — journalistes, écrivaines, militantes — tandis que d’autres viennent d’horizons plus modestes : employées, secrétaires, ouvrières de l’imprimerie.
Une telle diversité ne pouvait évidemment pas produire une harmonie parfaite. Elle engendre au contraire des tensions, des désaccords, des différences de tempérament ou de méthode. Mais c’est précisément ce qui rend cette communauté crédible : comme dans toute rédaction, toute entreprise ou tout mouvement politique, les individualités s’affirment, les visions s’opposent parfois.
Pour autant, ces divergences n’effacent jamais l’essentiel. Malgré leurs différences sociales ou intellectuelles, ces femmes sont reliées par un objectif commun : faire exister et durer un journal entièrement réalisé par des femmes, ambitieux, indépendant et tourné vers l’ensemble de l’actualité.
La culture, pour vous, c’est quoi ?
Pour moi, la culture, c’est ce qui relie les êtres humains au-delà du temps, du lieu et des classes sociales. La culture, ce n’est pas une accumulation de savoirs ou de références, mais une manière d’habiter poétiquement le monde : de le comprendre, de le questionner, d’y trouver du sens. Elle est ce qui nous empêche de devenir indifférents. C’est cette capacité à transformer l’expérience individuelle en émotion partagée, à tisser du lien entre soi et les autres, entre hier et demain.
Et dans cet univers large, si on zoome sur la littérature, c’est une discipline qui permet au lecteur de s’extirper de lui-même, de son monde, de sa morale. Évidemment, cela peut faire peur : on ne quitte pas un univers familier pour l’inconnu si facilement que cela. Mais le rôle le plus important de la littérature est là – et par extension celui de la culture : permettre un mouvement intérieur de l’esprit et de l’âme.
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