Gilles Cosson nous parle de son livre Un long cheminement, publié aux éditions de Paris – Max Chaleil

Gilles Cosson, né à Poitiers, est un écrivain français. Polytechnicien, docteur ès sciences économiques, il a connu une grande carrière dans le milieu industriel et financier.
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INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
Ce livre, je le crois, arrive à son heure car il est temps de rendre compte de l’évolution implacable d’un monde qui tourne le dos à son riche passé et fonce tête baissée dans un univers voué à un matérialisme dévastateur doublé d’une information envahissante, sans oublier l’arrivée trop fréquente de dirigeants avant tout préoccupés d’eux-mêmes, voire de leur enrichissement personnel.
Ainsi, ma propre vie s’est-elle traduite par des réactions croissantes de refus face à la primauté croissante de ce que j’ai appelé la civilisation du roi dollar, primauté perçue dès mon séjour d’un an aux États-Unis dans les années 60 et se répandant peu à peu dans le monde entier.
Quels remèdes peuvent donc répondre à cette catastrophe portant les sociétés à leur perte ? Telles sont bien les questions auxquelles ce « Long cheminement » tente de répondre. Par-delà les détours d’une vie personnelle variée s’efforçant de s’élever au-dessus du quotidien, tenter de dégager les voies d’une espérance commune sans faire automatiquement appel à l’existence d’un Dieu normatif, est le rôle assigné à ce que j’ai appelé « l’Esprit qui veille ».
Ce concept philosophique s’appuie sur les dernières découvertes scientifiques comme sur la « Règle d’or » point commun à toutes les grandes religions et philosophies : « Traite les autres comme tu voudrais être traité » ou « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ».
Ainsi l’ouvrage sans renier le passé tente-t-il de définir un « dépassement sans reniement » inscrivant la foi éventuelle de chacun dans une perspective plus large tant le monde d’aujourd’hui dans sa complexité est à l’évidence très au-delà de ce que les croyants d’hier pouvaient concevoir.
La scène de la tempête de neige à La Clusaz, la clarine qui tinte dans la nuit, vous apparaît comme un « premier signe » du sacré : pourquoi ce moment précis et pas, par exemple, la mort de votre petite sœur ?
Le décès de ma petite sœur encore bébé a été, dans le monde rêvé qui est celui d’un enfant de neuf ans, l’entrée dans la dure réalité de l’existence, ouvrant une première porte sur le mystère de la vie et de la mort ; mais il n’a pas pour autant éveillé en moi le sentiment de l’illumination qui l’emporte sur tous les malheurs.
Il a fallu pour cela plus tard un événement inattendu comme l’a été cette tempête de neige survenant au début du printemps. Comparé à un événement individuel tragique, c’est donc plus par le contact avec la nature inquiétante, mais aussi flamboyante de beauté, que s’est ouvert pour moi le signe du sacré.
Votre tout premier souvenir est celui d’une bombe tombée dans le jardin de votre maison à Smarves : est-ce là, pour vous, l’instant où l’enfance bascule définitivement ?
La bombe tombée en 1940 alors que j’avais à peine trois ans dans le pré de notre modeste maison de Smarves a été avant tout un signal d’étonnement, car j’étais trop jeune pour analyser ce premier assaut de la deuxième guerre mondiale. Je crois que ma réaction a été purement animale : « Que signifie, Maman, cet engin tombé du ciel et comment nous en mettre à l’abri ? ».
Je ne peux m’empêcher à ce propos de penser à ces petits enfants qui, aujourd’hui encore, font face sans le comprendre en Ukraine ou ailleurs à la mort aveugle qui tue tant d’innocents et laisse aux autres un souvenir indélébile.
La jeune fille de la sente des Merles vous hante encore des décennies plus tard : qu’est-ce qui vous bouleverse le plus dans cette scène, le désir, la honte ou l’ironie de son sourire ?
La rencontre avec la jeune fille de la sente des Merles a été avant tout la découverte de l’éternel féminin pour le jeune homme très timide que j’étais alors. L’aisance manifestée ce jour-là par une adolescente a été un ébranlement profond ; car j’ai découvert à cette occasion la beauté et aussi la malignité involontaire de la femme, manifestant, toute jeune séductrice, la compréhension intime du monde et de ses complications.
Cela a été pour moi, pourtant du même âge que la jeune fille, mais plongé dans une perception intellectuelle de la société, une découverte aussi instantanée que saisissante. Certes, le désir avait déjà trouvé sa place dans mon être en voie de transformation, mais il ne s’incarnait pas si j’ose dire, dans un visage particulier. Cela ne l’empêchait pas d’être présent de façon souterraine dans cette rencontre et la honte de ce désir informulé a donc été profonde.
Quant à l’ironie naturelle que j’affrontais, elle m’était intolérable tant l’orgueil caché de mon être immature était atteint. Mais, en même temps se présentait l’ineffable beauté d’un monde mystérieux qui allait tenir une très grande place dans ma vie : car, outre l’attraction sensuelle entre les sexes, j’ai toujours été attiré par la finesse et la compréhension instinctive de la femme qui « fabrique » l’être humain dans le silence de son corps avant de s’émerveiller de l’extraordinaire don qu’elle possède.
C’était cela que cette adolescente me signifiait à sa façon…
Vous évoquez en filigrane une « troisième vie » faite de voyages dans des lieux que vous qualifiez d’impossibles. Que cherchiez-vous réellement dans ces grands espaces ?
Les grands espaces ont été une confirmation de mes aspirations pressenties très vite comme essentielles pour résister au monde matériel qui exigeait de moi un réalisme sans partage. L’appel de la solitude était celui de la rencontre avec une vérité dépassant le quotidien, qu’il s’agisse des traversées de rivières dangereuses où l’on risque sa vie lorsque les pluies ont gonflé leurs cours, des très longues marches débutant au petit matin et se terminant la nuit venue, ou des tempêtes de neige à plus de cinq mille mètres d’altitude.
Le sentiment d’unité avec le monde impitoyable, mais « juste » dans ses exigences a été pour moi une véritable accession à l’authenticité de l’univers. Comment décrire ces moments de grâce où par-delà la fatigue, par-delà le froid et le vent comme j’en ai le souvenir en Islande, dans les Andes ou dans l’Himalaya, les perspectives usuelles s’effacent devant une échelle beaucoup plus haute ?
Nous sommes beaucoup plus que nous ne le croyons.
Le paradoxe était que malgré l’affection très profonde portée à nos enfants, nous les confiions en partant à nos amis, sachant les risques que nous allions rencontrer dans la traversée des torrents et des marais du Yukon ou du Pamir… ; mais surmonter ces risques était plus important que tout le reste et aboutissait à renforcer en moi le sentiment d’appartenance à l’univers invisible.
Cela dit, je ne remercierai jamais assez ma femme de m’avoir accompagné sans fléchir sur ces chemins difficiles ! Et dès que l’âge l’a permis j’ai emmené progressivement un ou deux de mes trois enfants dans les solitudes pour leur faire comprendre que, par-delà les paradis artificiels qu’offrent l’alcool ou la drogue, il y avait au-dessus de tout cet « Esprit qui veille » mystérieux, à la fois auteur et partenaire des êtres que nous étions.
Toute ma vie et aujourd’hui encore alors que l’âge a réduit bien entendu mes possibilités d’accès à cet autre monde, son souvenir est toujours présent et me rappelle que nous sommes beaucoup plus que nous ne le croyons.
Quand vous racontez la crise de la sidérurgie et les coups tordus de la finance, on sent l’expertise mais aussi une forme d’usure morale : à quel moment avez-vous compris que ce monde n’était plus le vôtre ?
J’ai déjà partiellement répondu à cette question : l’usure morale ressentie au fil des ans passés au cœur de l’action à nommer des dirigeants, échanger avec eux sur les buts de leur entreprise et comprendre leurs motivations, a été d’une très grande richesse. Mais ce sentiment n’est pas sorti du temps qui passait mais beaucoup plus de la dégradation profonde du monde économique qui m’entourait. Là où la tradition française mettait au-devant de tout un certain code de l’honneur dans les rapports, tant avec les supérieurs qu’avec les subordonnés, j’ai découvert peu à peu l’américanisation de la société avec la dictature de l’argent imposant une vue étriquée de l’univers.
J’avais été par goût au contact des grandes œuvres littéraires transmises au départ par ma famille, puis par l’éducation de mes maîtres, et j’avais vibré comme chacun à la beauté des grandes vertus humaines tels le courage, la fidélité à ses idéaux, la responsabilité qui naît du pouvoir ; et voilà que peu à peu le monde se transformait, exigeant avant tout un profit à court terme, sans vouloir prendre en compte la difficulté des efforts à long terme qui forment l’ossature d’un pays.
Pour prendre un exemple je dirais que ma carrière matérielle a commencé sous De Gaulle, avec ses exigences de droiture -qui n’excluaient pas la roublardise-, mais aussi avec le développement du spatial et du nucléaire, et que ma fin de vie s’incarne en Donald Trump, phénomène d’inculture et de soi-disant intuition, donc extraordinairement fragile.
Hélas ! du domaine militaire on est passé au domaine civil
J’avais été élevé dans le respect de Churchill, de Franklin Roosevelt et bien sûr de Charles de Gaulle et voilà que je termine avec un homme avide dont tous les actes semblent n’avoir d’autres buts que de s’enrichir à chaque pas. Pourquoi cette tentation, où va l’appétit de puissance de ces hyper-riches, ce sont là des questions qui datent de l’Antiquité, mais dont j’ai constaté la dégradation progressive des réponses apportées.
C’est pourquoi un jour est venu où j’ai pensé qu’après avoir rendu à César ce qui était à César il était temps de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, cela voulant dire un hommage par l’écriture aux valeurs éternelles qui ont résisté à la férocité et à l’appétit de puissance qui ont toujours caractérisé les grands conquérants.
Hélas ! du domaine militaire on est passé au domaine civil où les mêmes causes produisant les mêmes effets ce sont parfois des hommes de sac et de corde qui ont pris le pouvoir. Honte à eux ! Mais ne perdons pas l’espoir : dans un champ de ruines surnagent toujours en fin de compte ce qui représente le meilleur de l’humanité.
Le stage en Algérie, la Kabylie, les Ouled-Nail, la guerre en toile de fond : qu’avez-vous compris là, que vous n’auriez jamais compris depuis un bureau parisien?
S’agissant de l’Algérie en guerre que j’ai imparfaitement connue au travers des quelques stages que j’ai pu faire sur place ; j’ai affronté là aussi une double réalité :
– La première, celle des élans patriotiques d’une population, elle-même compliquée par l’éternelle rivalité entre Berbères et Arabes, m’a obligé à réfléchir au destin de ces Français implantés au 19e et 20e siècle sur des terres qui n’étaient pas les leurs. Albert Camus a très bien parlé de cette contradiction où la fidélité à sa famille se confrontait aux exigences d’un peuple souhaitant son indépendance.
– La seconde a été la rencontre des hommes que je croisais comme élève-officier avec son mélange de ralliement sincère à un homme de la stature du général et la haine de principe portée par ceux qui voulaient recouvrer leurs terres d’origine face aux « envahisseurs ». Mais il ne faut pas croire que seule l’avidité des ralliés, en particulier des harkis, explique leur attitude à l’égard de la France ; il y avait beaucoup plus que cela : l’attachement à un personnage exceptionnel, mais aussi la conviction de l’efficacité des Occidentaux apportant avec eux éducation, développement économique et santé.
C’est pourquoi je ressens aujourd’hui encore un malaise en pensant à ce chef de grande tente qui m’avait reçu comme un fils et dont le destin à très probablement été tragique.
Face aux désillusions, vous écrivez que seules la nature, la beauté et la musique « tiennent tête » au désespoir. Concrètement, à quoi ressemble une journée où vous avez le sentiment d’avoir « touché » cette beauté-là ?
Cette rencontre avec la beauté qui permet de dépasser le quotidien et d’affronter les difficultés rencontrées peut surgir en plusieurs circonstances très différentes
D’abord de la confrontation avec la « plénitude du vide » c’est-à-dire avec ces immenses espaces que l’on croise dans les hautes montagnes de l’Himalaya, des Andes, de l’Alaska, du Sahara, de l’Islande ou de la Norvège du Nord qui créent ce sentiment d’appartenance au monde invisible que j’ai décrit précédemment.
Mais il y a aussi l’émotion instinctive qui naît de l’écoute d’une cantate de Bach, d’une composition de Monteverdi ou de la confrontation avec un poète d’exception vous entraînant, par la richesse de leur inspiration vers des cimes peut-être illusoires mais qui donnent le sentiment de vous élever en un instant à la contemplation de l’univers.
Lors de ces moments de somptuosité, on ne peut qu’éprouver un immense sentiment de reconnaissance à l’égard de l’être mystérieux qui a veillé à notre naissance et qui attend de nous sans qu’il soit besoin de l’exprimer que nous lui renvoyions l’hommage du meilleur de nous-mêmes.
La culture, pour vous, c’est quoi ?
Quant à la culture, selon la formule si juste d’André Malraux « c’est ce qui reste quand on a tout oublié », ce singulier mélange de rencontres avec les grands esprits disparus nous léguant leurs exigences intérieures : la perfection du style, la grandeur des idées exprimées, l’hommage à leurs prédécesseurs.
Sans cette culture nous sommes livrés au règne de l’immédiateté, de la sur-information qui, bien que souvent intéressante, envahit notre capacité de jugement, voire notre esprit d’initiative. Et pour finir ce dialogue, je voudrais rappeler cette phrase de Soljenitsyne tirée de son discours à Harvard en 1978 :
« Il y a un autre droit perdu aujourd’hui, le droit qu’à l’homme de ne pas tout savoir de ne pas encombrer son âme avec des ragots des bavardages des futilités ; les gens qui travaillent vraiment et dont la vie est bien remplie n’ont aucun besoin de ce flot pléthorique d’informations abrutissant. »
Vive donc le silence mes chers amis, qui nous oblige à nous regarder en face sans le secours bruyant du monde extérieur et qui nous aide, par l’étude solitaire et la réflexion, à progresser dans la connaissance de nous-mêmes ! C’est là qu’apparait « l’Esprit qui Veille » qui parmi tant de merveilles a créé l’être humain pour illustrer sa grandeur.
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