GRANDE INTERVIEW : Charles Adrianssens & Paul Montjotin : "Le temps est un objet très complexe. Sa définition même pose problème."

Entretien avec Toby Green

Toby Green photo 2020
Table des matières

Analyse des liens entre la pandémie de Covid-19, le fardeau de la dette, le fléau de la corruption, les tourments des crises socio-économiques, et les récentes secousses politiques sous forme de coups d’État sur le continent africain : Un entretien captivant avec Toby Green, conduit par Bettina Flores.

The Covid Consensus, Toby Green, THomas Fazi
Le manifeste conspirationniste
conspiracist manifesto

QU’EN EST-IL DE LA SITUATION EN AFRIQUE SUITE À LA CRISE DU COVID-19 ?

C’est ce que je propose de développer avec l’entretien que Toby Green, chercheur-universitaire au King’s College de Londres, spécialiste en histoire pré-coloniale, a accordé à La Presse du Soir.

Nous avons fait connaissance au colloque ‘’Reading The Manifeste conspirationniste’’ organisé par les professeurs Oliver Davis et Douglas Morrey à l’université de Londres le 26 mai dernier.

Vous rentrez de plusieurs semaines au Sénégal et en Gambie pour vos travaux de recherche. Vous avez publié un essai ‘’The Covid Consensus : The New Politics of Global Inequality’ » en avril 2021, une 2e édition coécrite avec Thomas Fazi en janvier 2023 (cf. couverture ci-dessus) ; également récemment plusieurs articles sur l’Afrique et une interview sur la crise du Covid-19 :

Lire ↗

10 janvier 2023 « Did the West impose austerity on Africa ? ».

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27 juillet 2023 « Western lockdowns still torment Africa », coécrit avec l’historien Hassoum Ceesay.

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9 août 2023 « Niger’s crisis belongs to the West ».

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23 juin 2023 « Réflexions sur la soumission du monde académique durant la crise du Covid », entretien par Juliette Rouchier.

Vous avez mené une étude avec une trentaine d’universitaires et d’experts du monde entier sur les impacts des restrictions Covid dans les pays à faible revenu (PFR) qui se sont réunis du 25 au 27 avril 2023 au King’s College et qui a été publiée en juin (cf. lien ci-après).

Vous insistez sur l’impact économique d’au moins vingt-deux nations à PFR, dû au remboursement de la dette qui est à son niveau le plus élevé depuis vingt ans. Les emprunts à long terme ont doublé dans les années 2010, plus particulièrement à l’Est et au Sud de l’Afrique, à tel point que 2023 est qualifiée de l’année de l’austérité que les fermetures de petits commerces, la chute des versements de la diaspora ont aggravé pendant la pandémie.

Pouvez-vous nous présenter cette politique de l’austérité ?

    
     Toby Green : Il faut d’abord être au courant de ce qui s’est passé pendant les années 2010. En effet, les emprunts de l’Afrique ont doublé pendant cette décennie, mais cela ne veut pas dire que le continent ait eu des problèmes financiers à ce moment-là. Tout au contraire, c’était facile de contracter ces emprunts pour les gouvernements africains ensuite, le continent a vu une croissance importante du PIB. C’était l’époque de ‘’Africa rising’’, où les économistes envisageaient un avenir optimiste pour le continent – avec une classe moyenne puissante et des revenus de plus en plus stables. Des économies comme l’Éthiopie, par exemple, ont vu un taux de croissance du PIB de presque 30 % pendant quelques années. Cela voulait dire que les institutions financières voulaient bien accorder des emprunts, alors qu’on n’imaginait pas qu’il y aurait des problèmes quant au remboursement : les emprunts qui ont été faits, ne sont pas le signe que le continent souffrait de problèmes avant 2020, au contraire, tout cela est le signe que le continent était en bonne santé économique.
     Donc, quand on parle de 2023 comme de l’année de l’austérité ou bien d’une décennie d’austérité à venir, il faut voir que cela n’était pas imaginable au début de 2020. Cependant, il y a plein de publications – de la Banque Mondiale, L’Economist – qui prévoient maintenant une crise d’endettement sur le continent. Des pays comme le Ghana qui allaient tout à fait bien avant 2020, maintenant sont plongés dans une crise d’hyperinflation, de coupures de programmes importantes. Une nouvelle vague de ventes de ressources ne va pas tarder à arriver. D’où est venue cette catastrophe ?
     On parle des impacts de la guerre en Ukraine et c’est vrai qu’il y a de forts impacts sur les prix des céréales, mais toutes les preuves montrent que l’inflation était déjà forte pendant la première moitié de 2021, presque une année avant l’invasion russe. Donc, il faut revenir à l’année 2020 pour comprendre les causes de la vision globale qu’on a actuellement. On peut faire le bilan : dépenses massives sur la gamme de mesures biomédicales du Nord qui n’ont pas servi au continent, l’impact des mesures de confinement sur les transports et les marchés ont bouleversé la production agricole, suivis d’une inflation des denrées essentielles, du manque d’argent pour la vie quotidienne avec des conséquences lourdes pour les petits négoces, pour tout ce qui n’est pas « essentiel ».
     Après ça, vient la crise des budgets publics, suivie des arrêts d’investissement social, médical etc. 85 % des « emprunts Covid » faits par l’IMF (International Monetary Fund) étaient liés à l’austérité. Donc, c’est le retour aux années 1980.


Les confinements et les couvre-feux, les marchés fermés des semaines durant, les transports en commun à l’arrêt ont empêché les paysans d’avoir accès aux semences, mettant un frein à l’activité agricole du pays comme en Gambie.

Dans quelle mesure, la faim et la malnutrition se sont aggravées, également dues à l’inflation des prix des denrées alimentaires ?

     C’est très sérieux. Je discutais quasiment tous les jours avec un ami de presque 30 ans au Sénégal en 2020. Il m’expliquait que les gens ne mangeaient qu’une fois par jour, le tout dû aux effets des politiques Corona. Un autre collègue au Ghana me disait que le prix du maïs pour l’alimentation des poules avait doublé en 2020, selon un ami à lui qui avait une petite affaire de vente d’œufs. En Angola, les récoltes de 2020 ont été perdues, puisque les agriculteurs ne pouvaient pas se rendre aux champs.
     Donc, la sécurité alimentaire s’est perdue. Les prix ont augmenté beaucoup avant la guerre en Ukraine. Cela veut dire qu’on mange moins. Tout le monde le sait. Au début de cette année j’ai parlé avec un collègue au Nigeria qui m’avait dit que c’était seulement l’entraide qui empêchait les émeutes de faim.
     Il faut aussi être conscient des effets sur la santé de tout cela. En avril 2020, l’OMS publiait ses données sur la malnutrition globale, estimant que la moitié des morts des enfants de moins de 5 ans est due à la malnutrition. La faim, cela détruit la santé et ces mesures étaient appelées des « mesures sanitaires ». En fait, elles ne le sont pas du tout : ils ont détruit la santé de beaucoup de pauvres dans les PFR.
     En effet, il y a un modèle des sciences sociales sur la question du PIB et la durée de la vie, le « Prescott Curve ». Cela montre que dans les PFR, de petites augmentations du PIB ont de forts bénéfices sur l’espérance de vie moyenne. Donc, si on réduit le PIB, on va réduire la durée de vie : c’est ce qu’on a fait en 2020 avec l’argument présomptueux que tout était fait pour « sauver les vies ».

Les mesures sanitaires anti-covid dans des pays où la moyenne d’âge est très jeune (18-20 ans), non concernés par la maladie, ont été durement appliquées par les gouvernements qui suivaient les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé et de l’Union Européenne, alors que l’argent manque depuis toujours pour la santé, l’éducation etc. Elle coulait à flots… pour acheter du gel hydroalcoolique, des affiches qui expliquaient comment bien porter le masque etc.

Qu’est-ce qui explique cette « soumission » des gouvernements aux diktats sanitaires occidentaux ?

     Il y a pas mal de questions, là. D’abord, il faut voir les réseaux transnationaux d’influence. Les politiques, les élites académiques, en Afrique lisent leurs médias nationaux, bien sûr, mais aussi le New York Times, Le Monde ou Al Jazeera. Ils ont l’habitude d’aller aux congrès internationaux où les questions de « bonne gouvernance » sont toujours débattues. En plus, les institutions comme l’Union Africaine dépendent des finances internationales. Donc, c’est bien difficile d’imaginer que tout le continent va dire, « Non, on ne va pas s’occuper de l’OMS (qui fin février 2020 avait recommandé que tous les pays sans distinction devraient imposer les confinements dès qu’ils trouvaient des cas de Covid-19). Vous faites vos choix et nous, les nôtres ». Les questions de dépendance économique, d’endettement sont trop importantes. Aussi, il y a le fait que l’autre partenaire le plus important – la Chine – avait engagé une politique très forte de restrictions.
     En plus, selon une interview que Hassoum Ceesay avait donné après notre article dont vous avez fait mention, les élites africaines étaient influencées par les vagues de propagande émanant des médias occidentaux. Avec la lecture des médias internationaux, la vague de peur les gagnait aussi. Également, des publications puissantes comme Foreign Affairs prédisaient de gros problèmes en Afrique pour le Covid-19 à cause de services de santé trop faibles.
     Ce qu’il faudrait voir, donc, c’est pourquoi l’OMS a lancé l’idée des confinements généraux en Afrique quand – comme j’ai écrit ailleurs – les confinements tentés pendant la crise Ebola au Sierra Leone et au Liberia en 2015 avaient été critiqués par des organisations comme Médecins Sans Frontières. C’est vraiment incroyable quand on se rend compte que – même du point de vue épidémiologique – les confinements n’ont pas de sens dans le contexte africain. À Accra au Ghana, 50% des familles vivent dans une seule pièce donc les confiner, c’est les enfermer ensemble, là où l’infection est certaine de se transmettre encore plus.
     C’est-à-dire que l’idée d’un confinement, c’est une idée pour les riches – pour les scientifiques à Genève. Dans la plupart du monde, c’était impossible d’enfermer les gens comme ça. Au Nigeria, un collègue m’avait dit : « Ça, c’est une politique qui peut marcher 3 jours ». Donc, l’idée de l’élimination du virus – qu’on voyait dans les cercles Zéro Covid – c’était de la fantaisie pure.
     De plus, le confinement n’est pas une mesure où les effets épidémiologiques seront égaux, parce que ça dépend de l’espace urbain – des riches et des pauvres. Si vous êtes à Versailles, parfait ; si vous êtes dans les banlieues ou dans les bidonvilles de Conakry, malheureusement, le confinement ne va pas empêcher le virus de circuler. Pour mieux analyser ça, il faudrait se tourner vers les sciences sociales. Mais, les gouvernements ne voulaient que « la science ».
     En résumé, les confinements ne peuvent pas marcher en Afrique. Cependant, ils étaient recommandés par l’OMS. Et jusqu’à présent, on ne veut pas en parler, se poser la question : pourquoi cela a t’il eu lieu ?

Vous évoquez la déscolarisation des jeunes, plus particulièrement celle des jeunes filles pendant les confinements qui a amplifié les mariages forcés. 25 % d’entre elles en Gambie ont abandonné l’école pour des questions de dot.

La recherche d’émigration illégale en Europe des jeunes a augmenté ; le travail des enfants également ?

   Un rapport de l’UNESCO, écrit à la mi-2021, estimait que 8.4 millions d’enfants ont été contraints de travailler. Ils ont abandonné l’école à cause des fermetures et après, avec le choc économique, ils ont été obligés de travailler pour améliorer les conditions de vie de leur famille. Là où les écoles ont été fermées le plus longtemps, c’était encore pire. En Ouganda, par exemple, où les écoles ont été fermées pendant deux ans, on a fait l’estimation que 4.5 millions d’élèves ont quitté l’école. En Inde, où les écoles ont été fermées presque deux ans, jusqu’à 37 % des enfants dans la ruralité ont eu un moindre accès à l’éducation. En Afrique du Sud, un rapport de juillet 2021 estimait que déjà 500 000 enfants avaient quitté l’école à cause des ruptures de scolarité.
   En plus, on a vu une hausse importante des mariages précoces des filles, des adolescentes enceintes. Le collectif Collateral Global est à l’origine d’un film qui a montré clairement comment la fermeture des écoles était directement liée au mariage précoce et au travail des enfants. Également, dans une série de films de court-métrage réalisés par le journaliste sénégalais Mamadou Ndiaye dont je suis le producteur, sur la vie quotidienne au Sénégal après la pandémie, un film a montré une hausse significative des tentatives de migration clandestine en Europe à cause de la pauvreté associée aux mesures de restriction.
   La politique envers les jeunes, les enfants, on peut simplement dire que c’est de l’abus massif. En Angola, les enfants n’ont pas pu sortir de la maison pendant 7 mois ; aux Philippines, c’était 20 mois. Et tout cela dans des pays avec des gouvernements autoritaires dont la population a peur de ne pas suivre la réglementation.
   C’est dramatique. Cependant, les médias internationaux n’en parlent presque pas. Les organisations des
droits de l’homme, non plus. Comme dans tout cas d’abus normalisés, cela renvoie au silence de ceux qui sont complices – qui savent parfaitement ce qui se passe.

Les injections à ARNm expérimentales n’ont pas ou peu été déployées en Afrique. Pour quelles raisons, uniquement financières ou bien les populations étaient réticentes ?

Quel rôle a joué l’usage courant des plantes médicinales, de l’hydroxychloroquine qui est utilisée pour traiter le paludisme et que le professeur Didier Raoult a préconisé pour le Covid-19 ?

       Il faut regarder l’histoire de la médecine en Afrique. D’abord, pendant l’époque coloniale, la médecine relevait en partie du contrôle colonial sur les corps des Africains. On a vu de maints exemples d’expérimentation de médicaments, vaccins inclus : les vaccins contre la poliomyélite étaient testés dans des projets massifs à la fin des années 1950, par exemple. En plus, ça continue de nos jours – dans les années 1990 Pfizer, par exemple a fait des tests illégaux au Nigeria qui ont mené à des morts d’enfants. Donc, l’histoire de la médecine occidentale en Afrique n’est pas entièrement positive : beaucoup de gens s’en méfient à cause de son histoire (dont on ne parle presque jamais en Occident).
	De plus, la politique des vaccins Covid renvoyait aux discours coloniaux. Un ami au Ghana m’a raconté comment, quand les premiers vaccins sont arrivés à l’aéroport d’Accra, leur accueil a été fait avec des danses de femmes et des chants, tout comme pendant l’époque coloniale à l’arrivée des « sauveurs blancs ». La politique de la vaccination est en effet due aux liens étroits entre les élites africaines et les élites occidentales – alors que pour la majorité de la population, il y a pas mal de raisons de se méfier.
	Finalement, il faut bien voir que le Covid comme maladie n’était pas si grave en Afrique. Avec une population jeune, résistante aux virus, quand les gens passent la plupart de leur temps dehors, il n’y a pas eu beaucoup de malades et de morts sur le continent, selon presque tous les rapports internationaux.
        Tout cela veut dire que les programmes de vaccination Covid n’étaient pas bien vus. Pourquoi prendre ce nouveau vaccin, prendre le médicament occidental, quand le remède prescrit des confinements avait déjà détruit la société ? Si on se méfie des confinements et qu’on n’a pas vu un fort impact sur le Covid, pourquoi se vacciner ?
        Tout comme vous l’indiquez, les gens voulaient par contre essayer les remèdes locaux, les herbes ou les fruits qu’on utilise couramment pour soigner les fièvres – puisque, dans une situation où même les fonctionnaires, les employés de l’état, peuvent gagner moins de 200 Euros par mois, on ne peut pas se payer les médicaments en pharmacie. En plus, et tout comme nous l’indiquons dans notre livre The Covid Consensus, il y a énormément de preuves que les médecins prescrivaient les médicaments contre le paludisme pour le Covid – au Kenya, Nigeria, etc. On a de fortes preuves de cela.
        Donc, même si on parle beaucoup du programme COVAX, il y a des tas de vaccins non utilisés partout dans les pays. Les gouvernements ont forcé les fonctionnaires (écoles, ministères) à se vacciner, mais on m’a dit que dans les villages en Gambie, par exemple, mis à part les employés, le niveau de vaccination est de 7 ou 8 %.
        En même temps, les fonds et les ressources humaines ont été dirigés vers le Covid, au détriment du service de santé communautaire. Tous les efforts de budget et de ressources humaines axés sur les vaccins Covid ont eu l’effet de réduire les programmes de maternité, les autres programmes de vaccination, contre les maladies endémiques (fièvre jaune, tuberculose) – les maladies dont la population est la plus susceptible d’être touchée.
        C’est écœurant.

Quel impact la religion, les croyances locales ont eu sur le rapport à la maladie du Covid-19 qui n’a fait que peu de décès, comparé aux pays riches occidentaux ?

    En effet, il faut se rendre compte d’un aspect significatif du colonialisme à la réponse Covid. Le désir de vivre le plus longtemps possible – même dans des maisons de retraite, isolé de la famille pendant 18 mois – cela, on nous a dit, est une « valeur universelle ».
    C’est tout à fait faux. Comme historien, c’est bien clair pour moi que, au cours de la plupart des périodes de l’histoire, le désir de mourir avec dignité, entouré de sa famille, est beaucoup plus important que la longévité d’une vie. Cela est lié aux croyances, à la religion. La foi a une grande importance en Afrique, qu’on soit Chrétien ou Musulman et cela est lié à une vision plus fataliste de la vie. Comme un ami sénégalais m’a dit récemment : « Tu as tes projets, mais Dieu a son projet ».
    En Occident, on ne comprend plus cette approche de la vie. On pense que ces croyances sont fausses, des superstitions, qu’en Occident on a dépassé tout cela avec le progrès. Donc, il faut suivre notre nouvelle religion : la science (notre science).
    C’est du colonialisme idéologique, tout court.

Quel rôle ont joué les ONG (Organisations Non Gouvernementales) dans les PFR déjà avant et pendant l’épidémie ? Vous évoquez la fondation Bill & Melinda Gates (BMGF) qu’on connaît pour être très active en Afrique mais y en a-t-il d’autres ?

     Quand vous circulez sur les routes en Afrique, vous voyez des milliers de pancartes, de grandes pancartes, dans les villages, dans les villes, qui vous disent que « ce projet a été financé par la Banque Mondiale/l’Union Européenne/l’ONU ». Et vous vous dites, « Tiens, c’est marrant, parce que je ne vois pas de projet ici ! ». En effet, on parle beaucoup de la question de l’aide, mais pour les grands projets presque 75 % de cet argent retourne en Occident : les jeeps Toyota pour les travailleurs occidentaux, les logements modernes construits à la plage, le per diem de US$ 850 pour les consultants… Tiens ! L’argent n’y est plus sauf pour fabriquer la pancarte…
     En effet, on parle des ONG. Les petites souvent font du bon travail, mais pour les grandes – liées aux institutions supranationales – c’est différent. Les grandes ONG sont là, en ville. Elles sont financées par des grosses organisations comme la BMGF. Les consultants prennent leur Toyota, ils vont en brousse pour la journée voir « ce qui se passe », ils remplissent leur formulaire. C’est un autre x dans le tableur, tout le monde est content. Mais pour la plupart des gens, il n’y a pas de grand impact. On continue comme on a toujours fait.
     Le rôle de la BMGF vient du financement que cette institution verse à l’OMS et au CDC-Africa (Center for Disease Control – Africa). C’est une proportion importante des financements et cela veut dire que ces organisations sont poussées vers les réponses « hi-tech » aux crises. Cependant, qu’est-ce que ça veut dire dans la ruralité africaine, en Guinée-Bissau ou au Mali, là où les gens n’ont pas de quoi financer les smartphones ou le data pour accéder à Internet ?
     Bien sûr, il y a aussi un financement des petites cliniques : avec les politiques d’austérité des années 1980, on a détruit la puissance de l’état en Afrique, donc là, les ONG ont un rôle. En plus, il y a les employés locaux, avec leurs salaires, quelque chose qui entre dans l’économie (même si on ne s’étonnera pas, les salaires sont bien différents des travailleurs internationaux…).
     Donc on vient, on remplit les formulaires et on s’en va. Les gens se fichent de votre vaccin, ils vont plutôt essayer les herbes médicinales qu’ils ont dans leur environnement.

Des détournements d’aides alimentaires et la corruption qui n’est pas nouvelle, en Occident également, ont eu lieu lors de cette crise, dans quelles proportions ?

        Ce qu’on a vu c’est une corruption généralisée partout dans le monde. En Occident, on sait qu’aux États-Unis, en Angleterre, c’est la corruption massive pour les contrats d’équipements de protection. Les vaccins, la digitalisation de la surveillance médicale, c’est l’autorisation publique du profit massif, forcée avec les mandats et la surveillance obligatoire.
	Si en effet on fabrique l’argent de rien, comme on l’a fait en Occident pour « lutter contre la pandémie », ceux qui peuvent et qui se fichent de la population vont en profiter, surtout si on a déjà passé les vingt dernières années, dans un processus de destruction massive des institutions publiques qui auraient pu répondre à la crise. On détruit les institutions publiques, on dit que « le secteur privé » fera tout – et là, les « hommes d’affaires » en profitent massivement.
	Donc, en Afrique c’est la même chose. Au Sénégal, un rapport public de la fin de 2022 a montré des détournements systématiques de l’argent du Covid, en Gambie aussi, il y a eu des détournements. C’est scandaleux, mais cela s’est passé partout dans le monde donc, ce n’est pas étonnant.
	Le vrai scandale, ce n’est pas juste le détournement : c’est le fait que ça a été la dépense d’argent la plus grande de l’histoire pour beaucoup de ces pays. Quand on connaît bien la situation de la population et ses besoins, c’est ça, le vrai scandale.

Le bilan des mesures sanitaires est globalement catastrophique dans les PFR, comme vous le montrez dans votre étude internationale. Dans la conclusion, vous préconisez des recommandations, notamment d’impliquer les acteurs locaux dans les prises de décisions sanitaires, médicales, de tenir compte des spécificités des territoires.

Pouvez-vous développer pour nous ?

     Oui, notre étude Les impacts des restrictions Covid dans les pays à revenu faible et intermédiaire : une déclaration collaborative sur les impacts et les actions est parvenue à ces conclusions lors de notre congrès qui a eu lieu en avril, que tous les membres ont signée. Les thèmes en commun qui ont émergé, sont :

     1. La centralité de l'investissement public dans les soins de santé - en particulier les soins de santé primaires et les infrastructures - et dans la protection sociale, à développer en cas de besoin. C’est-à-dire, on parle beaucoup maintenant des investissements pour préparer “la pandémie prochaine”. Mais, il vaudrait beaucoup mieux se préparer avec des investissements publics dans la santé primaire que dans des solutions “hi-tech”.

     2. La proportionnalité et la désagrégation des risques, c’est central. Le concept de pandémie implique que tout le monde fait face aux mêmes risques. C’est faux. Comment peut-on dire, par exemple pour le Covid, que les  pays en Afrique avec un âge moyen d’une vingtaine d’années, devraient prendre les mêmes mesures que des pays en Europe avec des populations vieillissantes ? C’est de la fausse science.

     3. La centralité des connaissances et de l'expérience des droits de l'homme et des acteurs locaux - nécessitant la participation fondamentale de la société civile et des acteurs civiques dans les PFR. Ce qu’on a vu c’est une politique du haut vers le bas, quand la Déclaration Alma Ata de l’OMS inscrit une politique de santé communautaire. Ce sont les acteurs locaux qui connaissent mieux le vécu et les besoins de leurs populations. Ils doivent avoir un rôle central dans les prises de décision.

     4. La participation aux facteurs socio-économiques et aux déterminants sociaux de la maladie. Il faut sensibiliser à la manière dont les politiques qui aggravent les inégalités exacerbent la mauvaise santé, c’est-à-dire l’idée que la science est quelque chose hors de la société est fausse : la science et la société sont liées, tel que nous l’avons vu, donc il faut inclure les sciences sociales dans les politiques de santé.

Dans votre article sur le Niger, vous dites que ce sont les émeutes dues aux pénuries alimentaires générées par la crise Covid qui expliquent les nombreux coups d’état dans l’Afrique de l’Ouest. Les faillites d’entreprises dues aux mesures sanitaires pendant cette crise aussi, font que les populations se tournent vers les pouvoirs militaires qui revendiquent la souveraineté nationale et l’indépendance économique de leur pays (cf. les revenus de l’uranium au Niger qui ne profitent pas à la population).

Ce coup d’état militaire au Niger renvoie à des enjeux géopolitiques et financiers importants pour l’Occident ?

     En effet, les enjeux retournent d’où ils viennent... Maintenant, à mon avis, ce qu’on voit c’est la réaction aux politiques des dernières années. Vous voulez imposer une politique biomédicale qui ne va pas marcher chez nous, qui va détruire beaucoup de nos avancées des dernières années ? Vous voulez votre guerre en Ukraine, qui est contre nos intérêts ? Alors, n’attendez pas qu’on continue à vous suivre indéfiniment. Nous, on va trouver d’autres partenaires – surtout quand Vladimir Poutine nous a offert l’effacement des dettes, tandis que vous avez nié la possibilité de faire la même chose.
     Dans ma propre vie professionnelle, je vois tout cela dans le milieu universitaire. Dans le monde anglophone, on a parlé beaucoup ces dernières années de « coproduction » des connaissances, de projets en commun etc. – comme une manière de réduire les inégalités académiques. Maintenant, une politique clairement néocoloniale est appliquée, qui a augmenté massivement les inégalités – aussi bien en Afrique qu’entre l’Afrique et l’Occident – et le monde universitaire se tait. Donc, on n’est pas surpris que les « partenaires » aillent voir ailleurs.
     Ce qu’on voit, en effet, c’est le désir massif de rompre pour la première fois les liens avec les anciens pouvoirs coloniaux. En effet, l’Afrique de l’Ouest souffre beaucoup maintenant. Du coup, le désir pour le changement est fort. J’ai lu des enquêtes au Niger qui disent que 80 % de la population soutient le coup d’état. C’est parce qu’ils voient le gouvernement élu comme étant des collaborateurs avec les forces internationales qui mangent les richesses et les ressources sans aucun retour pour le pays. Pour eux, l’arrivée de la Russie c’est une opportunité : ça ne peut pas être pire.
     Ce qu’il est important de voir, c’est que ce coup d’état fait suite à d’autres en Guinée, au Burkina et au Mali. On dit que les élections au Sénégal l’année prochaine seront difficiles. Et on se demande, pourquoi ces bouleversements se passent dans les pays francophones. Comme les lecteurs francophones le savent très bien, l’influence de la France dans les pays francophones est toujours très forte – plus forte que celle de l’Angleterre dans ses anciennes colonies par exemple (avec le CFA, les bases militaires etc.).
    Donc, l’histoire particulière de la francophonie se mêle à la crise actuelle et nous en voyons maintenant les résultats.

Que pensez-vous des BRICs (Brésil, Russie, Inde, Chine), cette alliance des pays du Sud qui s’est réunie du 22 au 24 août dernier à Johannesburg en Afrique du Sud dont plusieurs pays africains ont fait la demande d’adhésion ?

Est-ce que ce serait la solution pour les PFR afin de sortir du marasme économique et du surendettement dans lequel ils sont depuis des décennies ?

     Le problème le plus important en Afrique, c’est celui de l’emprunt. Sans accès à une source d’emprunt autochtone, on est obligé de suivre les politiques d’autrui qui sont l’Europe, les États-Unis ou la Chine. C’est pour cela qu’au début de la crise Covid, j’avais écrit un article avec un collègue de Guinée-Bissau, Carlos Cardoso, disant qu’il fallait voir la crise comme une opportunité de créer un marché de l’emprunt sur le continent.
     C’est le plus important. Les crises d’endettement, de détournements, d’investissements dont la population n’est pas le bénéficiaire, tout cela provient d’un système d’emprunt extérieur. Si on ne contrôle pas son argent, on ne contrôlera pas son économie – ni son avenir. Donc le mouvement des BRICs, ça peut être très important.
     En même temps, on doit se méfier de la Chine et de la Russie, regarder comment elles vont se comporter. L’économiste Sénégalais Ndongo Samba Sylla vient de préciser que les BRICs – même en s’opposant aux structures d’Occident – ne proposent rien de neuf quant à la capitalisation et au financement des activités économiques. Au fil du temps, il vaudrait mieux une alliance économique du continent plutôt qu’avec de fortes puissances extérieures. Malgré tout, si cela aide à sortir de la crise de l’endettement et des pertes de ressources dues aux « investisseurs internationaux », c’est un bon début.
     Cela nous renvoie au fait que, même si on n’a pas cessé de nous dire que le Covid-19 était une crise que la science seule pouvait résoudre, c’est en effet une crise politique – une crise démocratique, de technologie et de pouvoir. La science et la politique, comme nous avons vu, se sont étroitement liées ces temps derniers. Maintenant, on peut aussi voir que ces liens vont créer des géopolitiques nouvelles. On voit clairement les mensonges qu’on n’a pas cessé de nous raconter, qu’il fallait « se fier à la science », quand « la science » (ou mieux, la politique de la science) nous a mené à des crises économiques et politiques pour lesquelles personne n’a voté.

Je vous remercie Toby pour cet entretien qui ne manquera pas d’intéresser les lecteurs de La Presse du Soir. J’ajouterais que j’ai été frappée par la similitude de la gestion du Covid-19 dans les pays riches occidentaux et en Afrique, surtout en 2020, alors que j’étais persuadée que les mesures sanitaires n’avaient été que peu appliquées, imposées par les gouvernements africains. Évidemment dans les PFR, les conséquences sont encore plus graves.

Bettina flores

© Bettina Flores, le 04 septembre 2023.