Marie-Pierre Hascoët nous parle de son livre Les Bonnes Notes, publié aux éditions du Canoë.

Marie-Pierre Hascoët est historienne. Elle a partagé une grande partie de sa vie entre la banlieue ouest de Paris et les États-Unis.
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INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
Parce qu’il me semble en résonance avec notre époque. Nous vivons depuis quelques années dans l’évaluation permanente : nous notons tout et n’importe quoi, du restaurant au livreur, tout en étant nous-mêmes constamment jugés et classés. La note est devenue un système de valeur à elle seule : être quelqu’un de bien, c’est être bien noté.
J’ai longtemps enseigné et j’ai pu constater à quel point une note pouvait atteindre un élève (et parfois plus encore ses parents…) Mais cette inquiétude dépasse largement le cadre scolaire. Aujourd’hui, la petite et la moyenne bourgeoisie doivent leur position sociale moins à leur patrimoine qu’à leurs diplômes. Or, à mesure que ceux-ci se multiplient, ils perdent de leur valeur distinctive. Cette inflation nourrit une peur très forte : celle du déclassement. D’ailleurs, il me semble que des mouvements récents, comme Occupy Wall Street ou Nuit debout ont ainsi rassemblé de nombreux jeunes diplômés qui ne parvenaient pas à trouver dans la société la place à laquelle leurs études semblaient les destiner.
Cette crainte de ne pas être à la hauteur nous poursuit tout au long de notre vie professionnelle et sociale. C’est cette continuité entre les notes de l’enfance et toutes celles, visibles ou invisibles, que nous recevons à l’âge adulte que j’ai voulu explorer dans ce livre.
Vous ouvrez le bal avec une citation de Michel Houellebecq. Pourquoi cette citation, cette idée de « vide propre et bien noté », et pas une autre, et pourquoi du Houellebecq ?
J’aime beaucoup Michel Houellebecq, qui sait si bien saisir la solitude humaine derrière la réussite. Je le trouve souvent visionnaire (la citation date de 1994 !).
“Un vide propre et bien noté” résume parfaitement mon roman : ce qui se voit, une existence respectable, socialement réussie ; et derrière, la fragilité, le vide, ne plus savoir pourquoi on a fait tout ce chemin. Mon personnage principal, Édouard, a obtenu le bon diplôme, choisi le bon métier, la bonne famille, la bonne ville. Mais quand le système cesse de lui donner de bonnes notes, tout s’effondre.
« Désolé, réunion de dernière minute à Londres. » Dites-nous, ce SMS, vous l’avez écrit avant de savoir comment Édouard allait mourir ou après ? Comment vous viennent ces mots ?
Le SMS est né d’une nécessité très concrète. Je savais qu’Édouard allait mourir et de quelle façon. Il fallait trouver une raison valable pour que sa femme ne s’inquiète pas de son absence et ne cherche pas à le joindre. “Réunion de dernière minute à Londres” correspondait bien à la vie professionnelle d’Édouard et donnait l’image d’un homme happé par son travail, qui disparaissait derrière son rôle social. Je trouvais ce SMS révélateur du personnage. En outre, ce qui me plaisait était qu’il fonctionnait aussi comme une lettre d’adieu. Qu’une telle lettre puisse prendre la forme d’un SMS me paraissait symptomatique de notre époque.
Édouard se pend dans la chambre froide du Monoprix. Le jour de l’anniversaire de sa femme. Pourquoi là ? Pourquoi pas chez lui, dans sa belle maison ?
Peut-être cherche-t-il à préserver sa famille ? Mais je n’en suis pas persuadée. Je pense plutôt qu’il revient sur les lieux de sa chute (il a volé des produits deux heures auparavant et s’est fait surprendre par le vigile). Il se pend dans la chambre froide, devient un corps parmi des quartiers de viande morte. Il finit sa vie au milieu de produits, comme un affront à la société de consommation.
Pourquoi le jour de l’anniversaire de sa femme ? J’ai pensé que cela augmenterait la violence du geste. Ce n’est pas dirigé contre elle, c’est plutôt le signe qu’il n’arrive plus à jouer la comédie, qu’il ne parvient plus à tenir son rôle une journée de plus.
Il y a quoi, derrière la porte, chez les gens qui ont l’air d’aller très bien ?
Il y a ce qu’on ne montre pas : la peur de décevoir, la fatigue de tenir son rang, des blessures anciennes, des silences conjugaux, de l’inquiétude pour l’avenir de ses enfants, des problèmes au travail. Chez Édouard et Astrid, tout semble aller bien, mais cette réussite est aussi un décor qu’il faut entretenir et qui est de plus en plus fragile.
Il y a ce banquier, la réussite affichée, la carte noire… et soudain, ce vol minable d’une crème en pharmacie. Qu’est-ce qui se joue, ou plutôt qu’est-ce qui se rompt chez lui au moment de ce geste précis ?
Oui, c’est cette rupture qui m’intéressait : un homme respectable commet soudain un geste absurde et dérisoire. Son licenciement a brisé le lien entre lui et le personnage qu’il a construit. C’est à la fois une forme d’auto-sabotage (faire apparaître au grand jour la faille que personne ne voit) et un pied-de-nez à la société, un moyen de se prouver qu’il est libre, qu’il peut toujours échapper aux règles.
Quand Astrid découvre les « carnets de notes » de son mari, elle découvre finalement vingt ans de sa vie professionnelle. Pourquoi avoir imaginé ce dispositif ?
Je voulais matérialiser la continuité qui existe entre l’école et le monde du travail : une évaluation professionnelle ressemble à s’y méprendre à un bulletin scolaire.
Ces « carnets de notes » m’ont aussi permis de montrer comment les pratiques ont changé en trente ans : on est passé d’une appréciation rédigée en français par le seul supérieur hiérarchique à un dispositif en anglais, confié à un cabinet extérieur et devenu beaucoup plus difficile à déchiffrer, avec sa multiplicité de critères et de diagrammes.
Surtout, l’évaluation dite « à 360 degrés » s’est imposée un peu partout. Sous couvert d’objectivité, puisqu’elle fait intervenir les pairs, les supérieurs, les subordonnés, elle dilue la responsabilité du jugement et favorise le conformisme : chacun tend à se ranger à l’opinion majoritaire pour ne pas se mettre lui-même en danger.
En donnant à voir l’évolution des « bulletins » d’Édouard, je pouvais rendre tout cela très concret. Et montrer aussi comment s’est installée une concurrence individuelle, un système du tous contre tous. J’ai le sentiment que les combats collectifs et les solidarités s’effacent peu à peu.
La question de l’identité est soulevée à travers Emma. C’est un terrain souvent miné en littérature. Comment trouve-t-on la juste distance pour raconter ce trouble ?
Emma est une jeune fille singulière, à ce moment particulier qu’est la fin de l’adolescence, où elle cherche à se définir et à être reconnue par les autres. Je n’ai pas voulu faire d’elle un sujet de société, mais rendre compte de son cheminement à travers ses paroles, ses hésitations et le regard souvent maladroit que les adultes portent sur elle.
Ce qui me paraît troublant, c’est qu’elle parvient à parler à sa mère de son questionnement sur son identité de genre, alors qu’elle est incapable de lui avouer sa mauvaise note en philosophie. Elle pense que sa mère peut entendre ses interrogations les plus intimes, mais pas un neuf sur vingt. Cela montre le poids démesuré que la réussite scolaire a pris dans cette famille : la note lui semble plus honteuse, plus difficile à révéler, peut-être même plus menaçante pour l’amour que ses parents lui portent.
Emma existe cependant bien au-delà de ces deux questions. Elle a une personnalité, des désirs, des colères, une histoire. En refusant de la réduire à son identité de genre ou à son statut de bonne élève, j’espère avoir évité la sociologie de comptoir…
Alceste passe une bonne partie de son temps à scander que les riches sont des voleurs. D’où lui vient cette colère, selon vous… de sa propre famille ou d’un rapport au monde qui se radicalise ?
Je crois qu’elle vient des deux. Alceste grandit dans un milieu privilégié et profite de ce qu’il dénonce, ce qui rend sa colère à la fois sincère et inconfortable.
Il emprunte aussi au climat actuel des mots très tranchés, des slogans qui circulent et donnent une forme à son malaise. Je ne pense pas qu’il se radicalise vraiment : à son âge, la formule précède souvent la pensée et sert à se construire contre ses parents et son milieu d’origine, comme tout ado qui se respecte.
Cela dit, il questionne la réussite de sa famille et dit maladroitement ce que mon roman interroge : qui mérite vraiment sa place ? Sur quoi repose la valeur que la société accorde aux uns plutôt qu’aux autres ?
On passe notre temps à évaluer les autres : le chauffeur, le livreur, le médecin… Au fond, qu’est-ce que cette obsession dit de nous ?
Elle dit d’abord notre besoin de tout mesurer et de tout comparer. La note nous rassure, elle transforme une expérience complexe en un chiffre simple et nous donne une illusion de pouvoir dans un monde qui nous échappe en grande partie.
Cette obsession révèle aussi la place croissante du consommateur en nous. On ne rencontre plus un vendeur de voitures ou un médecin ; on évalue une prestation. L’autre devient quelqu’un dont on peut sanctionner ou récompenser le comportement en quelques clics.
La note est ainsi devenue un nouveau système de valeurs. Le paradoxe est que nous souffrons d’être nous-même évalués en permanence…
La culture, pour vous, c’est quoi ?
C’est avant tout une curiosité : l’envie de découvrir, de comprendre, d’aller vers ce que l’on ne connaît pas. Elle ne se mesure pas au nombre de références que l’on possède, mais à la capacité de s’étonner, de poser des questions et de s’intéresser à d’autres univers que le sien.
Dans Les bonnes notes, elle est parfois utilisée comme un marqueur social : on cite les bons auteurs, on fréquente les bons établissements, on transmet les bonnes références. Or la culture devrait être exactement l’inverse d’un carnet de notes. Elle ne devrait ni classer ni exclure, mais ouvrir, troubler, consoler et rendre le monde un peu plus vaste.
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