Alain Denizet nous parle de son livre Nuit blanche, publié chez Ella éditions

Alain Denizet est professeur agrégé d’histoire-géographie. Il a enseigné à l’étranger, notamment en Écosse et en Afrique, puis en France. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages. Depuis 2015, il préside le Prix du manuscrit de la Beauce et du Dunois.
Voir le Livre ici… Nuit Blanche : Le Livre D’Alain Denizet
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INTERVIEW
Parlez-nous du titre. Pourquoi ce choix ? Il s’est imposé dès le départ, ou il a changé en cours d’écriture ?
Le titre « Nuit blanche » s’est imposé dès le départ. J’avais longtemps pensé à la trame du livre avant de commencer l’écriture de ce roman centré sur l’histoire de Désiré, immigré clandestin Burkinabé qui débarque à Paris pour rejoindre dans la soirée son cousin à Pantin.
Le début et la fin étaient déjà pensés ainsi que le déroulé sur à peine une journée, unité de temps à laquelle je tenais beaucoup parce qu’elle donne, je le crois, de l’intensité et du rythme.
Par conséquent, « Nuit blanche » est un titre à « tiroirs » : « Nuit blanche » parce que Désiré, mon héros, découvre pour la première fois la neige, « Nuit blanche » parce qu’il est privé de sommeil par le froid, « Nuit blanche » enfin parce que c’est sa première journée en France, à Paris, « au pays des blancs ».
Le roman s’ouvre sur Paris et revient ensuite à Koudougou. Comment avez-vous organisé ce mouvement entre présent, souvenirs et anticipation ?
Je ne voulais surtout pas faire une histoire linéaire qui aurait étudié le parcours de ce garçon de son enfance à son arrivée à Paris. Le cadre défini étant celui d’une journée, j’ai organisé le roman en une série d’allers-retours entre présent et passé par trois biais narratifs.
Le premier s’organise autour des appels téléphoniques avec la famille qui révèlent ainsi les racines de Désiré à Koudougou et son quotidien avant son départ. Le deuxième recourt à de brefs flashbacks : au cours de sa traversée de Paris à pied, des images, des pensées le ramènent aux traumatismes subis lors de son odyssée dans le Sahara et dans la Méditerranée.
La troisième série d’aller-retour entre présent et passé évoque sa jeunesse à Koudougou, sa rencontre avec le cousin Alphonse, le « parisien » de la famille, celui qui lui donne l’envie de partir. Peu à peu, les clés sont donc données aux lectrices et aux lecteurs afin de comprendre le héros de ce roman.
Au collège Moukassa, le directeur dit : « Il ira loin ». Comment cette phrase a-t-elle travaillé votre imagination au-delà de sa première signification ?
Cette phrase est un fil rouge du livre. Le professeur principal, considérant les résultats brillants de Désiré en fin de 3ème, a écrit : « il ira loin » Ces trois mots qui me sont venus en cours d’écriture ont pris une grande importance au fil de la rédaction.
« Il ira loin » dans les études, bien sûr, mais dans l’esprit du jeune garçon, « aller loin », c’est aussi partir en France et réussir comme le cousin Alphonse. Désiré n’est pas un réel « sans papier » : il a accompli son périple de Koudougou à Paris avec son bulletin scolaire de fin de 3eme. C’est son talisman, son espérance.
Après la mort du père, Désiré renonce aux études et entre dans le commerce ; sa mère tient un maquis, Firmin travaille dans la sape, Félicité reste fragile. Comment chacun trouve-t-il sa place dans cette famille qui avance sans le père ?
De son vivant, la place du père était limitée par ses absences du domicile familial du fait de ses activités de routier entre le Burkina Faso et les pays de la côte. Les enfants sont donc habitués à vivre de longs moments sans leur père.
Le personnage fort est la maman ; c’est elle qui fédère la famille, donne l’exemple et prend les décisions importantes après avoir, cependant, consulté la famille et les anciens. J’en ai fait une femme de caractère, au langage coloré, aux réactions vives, mais surtout d’une tendresse à la fois forte et pudique. J’aime beaucoup ce personnage.
Si Désiré part en France, l’une de ses motivations est précisément d’aider les siens, une villa pour la maman, payer les médicaments pour sa sœur Félicité, très malade. Quant au grand frère, Firmin, le décès du papa l’a aidé paradoxalement à se responsabiliser.
Le père n’est plus là, mais la famille est soudée et chacun a sa place.
Pourquoi avoir placé au même niveau, dans les écrans du magasin ou du café, la disparition de Shayane, la neige, les guerres et les polémiques télévisées ?
Au cours sa traversée de Paris à pied, Désiré fait des haltes dans des magasins, des cafés. Il est ainsi amené à voir les infos télévisées en continu.
Je me permets de rectifier : je n’ai pas placé la neige, la disparition de Shayane et les guerres au même niveau. La crise météorologique et les « otages de la neige » occupent l’immense majorité de l’antenne. La télé consacre aussi quelques reportages à la disparition d’une petite fille. Mais les conflits qui frappent l’Afrique sont relégués au silence : Désiré en est surpris, presque blessé.
La télé, au Burkina, n’évoque-t-elle pas souvent les évènements en France, en Europe ?
Dites-nous, vous avez longtemps écrit l’histoire de la Beauce et du Dunois, et puis d’un coup, un roman sur un migrant burkinabè. Qu’est-ce qui a fait céder la digue ?
Je suis historien de formation et mes livres portent sur le XIXe siècle, sur deux faits divers d’importance nationale, sur la paysannerie et l’histoire des sensibilité. Mais je portais ce sujet de roman depuis des années.
J’ai vécu huit années en Afrique noire dont deux au Burkina Faso. Ce fut une immersion totale dans la vie quotidienne de ce pays car, professeur au collège-lycée Moukassa à Koudougou, j’étais rétribué comme mes collègues burkinabés et je vivais comme eux.
De là sans aucun doute, l’idée de ce roman sur un jeune migrant de Koudougou qui découvre Paris comme j’avais moi aussi découvert Koudougou : je me souviens parfaitement de ma première journée.
Mon éditeur m’a encouragé à me lancer dans l’écriture de ce roman. J’y ai pris un plaisir intense.
Quel personnage vous a le plus résisté pendant l’écriture ?
Cela pourra surprendre : c’est Désiré.
Au cours de l’écriture, il m’a semblé qu’il était trop lisse. Alors, j’ai cherché quelles pourraient être ses faiblesses et ses failles. Il est devenu ainsi un peu trop sûr de lui, n’est pas fier de son comportement sur le bateau. Surtout, ses traumatismes de traversée le hantent et il s’interroge sur le devenir de ses relations avec Binta, une jeune nigériane rencontrée en Libye.
J’en ai fait un garçon, si j’en crois les retours de lecture, auquel on s’attache beaucoup.
Entre la montée des extrêmes un peu partout, ici, là, maintenant, en Europe et ailleurs, le repli sur soi, etc., et la peur de mal dire les choses, qu’est-ce qui vous a le plus fait hésiter en écrivant ce livre ?
Je n’ai jamais hésité à écrire ce livre. En revanche, je me suis beaucoup documenté. J’ai beaucoup lu et visionné nombre documentaires et films sur cette question.
J’ai rencontré un ivoirien qui a fait le même trajet que Désiré et qui m’a livré en toute sincérité, les éclats de son expérience. Enfin, j’ai discuté avec mes amis burkinabés. Ils m’ont apporté des précisions sur le vocabulaire, sur les relations entre père-fils, mère-fils. Mon ambition était que l’histoire de Désiré soit crédible.
La question migratoire est un sujet très actuel dont l’intensité risque probablement de s’accroître dans les prochains mois avec les élections à venir. « Nuit blanche » n’est pas un livre militant, mais il place le sujet des clandestins à hauteur d’homme. Mon héros, Désiré, est notre frère d’humanité.
La culture, pour vous, c’est quoi ?
La culture, c’est l’ouverture de soi vers les autres. Le choix est si large : la peinture impressionniste, la littérature africaine – ah… ! Amadou Hampâté Bâ – chinoise, américaine et française du XIXe siècle, la musique traditionnelle du Niger, la pop britannique. C’est donc savoir sortir de son petit univers sans a priori. Apprendre à accepter l’autre sans pour autant déprécier sa propre culture, celle de ses racines.
Pour l’auteur que je suis, la culture, c’est écrire sur l’histoire de mon pays. Mais avec « Nuit Blanche », j’ai travaillé sur d’autres horizons. Créant des personnages – Désiré, sa maman, – dont la culture m’était étrangère. En définitive, la culture ouvre au beau, entretient la mémoire, prépare l’avenir. En cela, elle peut se distinguer du divertissement. Mais c’est un autre débat.
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