Gabriel Katz nous parle de son livre L’assassin de Pigalle, publié chez City éditions

Gabriel Katz est un auteur à succès, récompensé par plusieurs prix littéraires. Il est aussi la plume derrière Les Papillons noirs, un thriller d’abord devenu culte sur Arte avant de conquérir Netflix.
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INTERVIEW
Dites-nous, pourquoi ce livre, et surtout, pourquoi maintenant ?
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours nourri une passion pour l’histoire de la Seconde guerre mondiale. Avec l’impression que tout, ou presque, a été dit sur le sujet. Jusqu’au jour où j’ai découvert l’existence de la Carlingue, cette toute-puissante Gestapo française dont on a commodément effacé le souvenir, et qui m’offrait un vrai sujet de roman, en dehors des sentiers battus.
Et pourquoi maintenant ? C’est vrai que cette histoire résonne avec l’actualité. Mais c’est presque un hasard.
L’Assassin de Pigalle est d’abord – et surtout – une autre façon de raconter l’Occupation.
Vous avez publié de nombreux livres sous d’autres noms. Ici, un homme vit sous une identité qui n’est pas la sienne. Est-ce un hasard, ou cette question de l’identité vous intéressait-elle déjà au moment d’écrire le roman ?
En tant que ghostwriter, j’ai effectivement publié sous de nombreux noms – ceux des « auteurs » pour qui j’écrivais sur commande. Je ne sais pas si ça a influencé mes écrits par la suite, le fait est que la question de l’identité se retrouve dans plusieurs de mes ouvrages. L’Occupation, cette période grise et trouble, était un décor parfait pour explorer cet aspect…
Dans les premières pages, un homme est retrouvé mort dans une chambre, avec une valise ouverte à côté de lui. Pourquoi commencer par cette scène-là ?
Parce qu’un roman, c’est un film. Un film qui s’ouvre dans la tête du lecteur dès la première page, et qui l’emmène ailleurs. J’aime bien écrire avec une caméra à l’épaule, en zoomant sur le premier chapitre comme on ouvre un film au générique.
Le cadavre encore anonyme que l’on va découvrir au début du roman, c’est le début d’une enquête qui va entraîner le lecteur dans un univers qu’il ne soupçonne pas encore, et qui dépasse de très loin le simple fait divers.
Votre Paris de 1945 est poisseux, presque hostile. Comment avez-vous travaillé cette ville qui sort à peine du chaos ?
Étrangement, alors que tout a été écrit, filmé, raconté, sur le Paris de l’Occupation, on connaît mal les années qui suivent la Libération. Même si on danse dans les clubs de jazz, ça reste une ville meurtrie, exsangue, déchirée par l’épuration et les règlements de comptes.
Les déportés viennent tout juste de rentrer – ceux qui sont revenus – pour se réinsérer péniblement dans le monde des vivants. On manque encore de tout en 1945, les privations n’ont pas cessé par magie, et surtout, on essaie d’oublier les dissensions : ceux qui ont résisté, ceux qui ont collaboré, ceux qui ont rasé les murs.
C’est ce Paris que je voulais mettre en scène, loin de l’image euphorique d’une capitale libérée où tout le monde s’embrasse sous l’objectif de Robert Doisneau.
Max Weber est fêlé par la guerre, cela se sent jusque dans les détails. Qu’est-ce qui vous intéressait chez lui au-delà du flic désabusé ?
J’aimais l’idée d’un enquêteur dépassé par sa propre enquête. Contrairement à l’image classique de l’inspecteur malin qui connaît toutes les ficelles du métier, Max Weber est là presque par hasard. Il vient de rentrer de la guerre, il a choisi la police parce qu’il fallait bien faire quelque chose, et ses traumas de soldat le hantent au quotidien. Cette enquête, que sa hiérarchie le pousse à classer sans suite, va le faire renaître…
Vous faites parler Antoine Moray alors qu’il est déjà mort. Comment avez-vous travaillé cette voix pour qu’elle puisse raconter l’horreur sans être immédiatement réduite au jugement ?
Antoine Moray n’a jamais existé… mais il aurait pu.
Son récit est celui d’un gestapiste comme il y en a eu beaucoup, ni bourreau ni fanatique, juste un arriviste sans scrupules pour qui les années noires de l’Occupation sont un tremplin pour se remplir les poches.
C’est un petit poisson investi d’un petit pouvoir, qui se lave les mains des horreurs que font ses collègues, tant qu’il y trouve son compte. On a souvent tendance à aborder cette période avec un manichéisme rassurant : d’un côté les victimes, de l’autre les bourreaux.
La réalité est plus grise, et c’est cette réalité que reflète ce petit voyou reconverti en agent de la Gestapo…
Dans votre roman, vous choisissez de montrer la collaboration et les compromissions à travers ceux qui les ont vécues, plutôt que de les expliquer après coup. Pourquoi ce choix d’écriture ?
Je ne voulais pas expliquer, détailler, comme le ferait un ouvrage historique. Mon but était de faire découvrir les choses par le filtre de l’enquêteur, à travers les zones d’ombre.
L’Assassin de Pigalle est avant tout un roman, qui plonge le lecteur dans les sensations du Paris de l’après-guerre. La collaboration se lit entre les lignes, dans un contexte un peu flou où les autorités elles-mêmes préfèrent qu’on oublie tout pour repartir sur de « bonnes » bases.
C’est dans ce contexte presque hostile que Max Weber tente de faire le tri dans des témoignages pas toujours fiables…
Quand on vous lit, la grande Histoire est là, omniprésente, mais elle ne bouffe jamais l’intrigue policière. À quel moment précis vous fermez les bouquins d’Histoire pour vous dire « bon, maintenant c’est la fiction qui reprend le contrôle » ?
Tout se fait en deux temps. J’ai avalé une énorme documentation pour écrire ce livre, et comme toujours, il ne reste qu’une toute petite part de cette documentation dans la version finale. Un décor, une toile de fond, des anecdotes.
Le souffle d’un roman tient sur ses personnages, sur son rythme, et le danger d’un contexte historique, c’est la tentation d’en faire trop. Bien sûr que j’aurais pu mettre dix fois plus de détails, mais je voulais que l’Assassin reste un polar, un livre qu’on peut lire sur un trajet de TGV en oubliant presque qu’on y apprend des choses.
On parle beaucoup aujourd’hui de mémoire, de réparations et de responsabilités. Pourquoi ces questions restent-elles si difficiles à trancher, même plusieurs générations plus tard ?
Parce que les comptes de l’Occupation n’ont jamais vraiment été réglés. À la Libération en 44, l’épuration a été brutale, sauvage, souvent injuste. On a tondu des femmes, lynché des collabos (parfois des innocents), une façon assez commode de s’affranchir d’une période pas très glorieuse.
Tout s’est arrêté très vite, on a prôné la réconciliation nationale, et on a mis la poussière sous le tapis. Les Français se sont remis à vivre ensemble, en occultant la collaboration, les dénonciations, les spoliations, tout ce qui faisait désordre dans le camp des vainqueurs.
Dans l’Assassin de Pigalle, Max Weber fait face au mur du silence, qui d’une certaine manière a perduré jusqu’à nos jours.
La culture, pour vous, c’est quoi ?
Antoine Moray (le gestapiste du roman) vous répondrait par une citation ô combien poétique de Göring : « quand j’entends le mot culture, je sors mon pistolet ». Et c’est précisément le cœur du problème. Les bourreaux ont horreur de la culture. C’est la seule chose qui nous sauve encore de la barbarie, et par le temps qui courent, il me semble qu’elle est plus nécessaire que jamais.
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