GRANDE INTERVIEW : Charles Adrianssens & Paul Montjotin : "Le temps est un objet très complexe. Sa définition même pose problème."

Entretien avec Marie de Chassey

Entretien avec Marie de Chassey
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Entre l’Amour et l’Adieu : Marie de Chassey explore la délicate danse de la vie et de la mort dans son magnifique Premier Roman.

ce qu'il reste à faire
CE QU IL RESTE A FAIRE Marie de Chassey

Marie de Chassey consacre le début de sa vie à la musique, puis travaille comme scripte pour le cinéma et poursuit des études en arts, littérature et langage à l’École des hautes études en sciences sociales. Ce qu’il reste à faire est son premier roman.

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INTERVIEW

Pouvez-vous nous parler de l’inspiration derrière votre premier roman et comment cette histoire a pris forme dans votre esprit ? Qu’est-ce qui vous a inspiré à écrire sur le thème de la maladie grave et des soins palliatifs ?

Le livre est né dans l’entremêlement de plusieurs questions. Des questions là depuis toujours sûrement. Comment être à l’écoute du désir de l’autre ? Ne pas être pris au piège par ce qu’on croit savoir ? Comment assumer son propre désir ?

Le début de l’écriture de ce roman a commencé par l’effroi face à ma propre capacité à croire savoir ce qu’il y a de mieux pour les gens que j’aime, parfois. Dans mon propre rôle de mère notamment. Cela se loge de manière insidieuse, dans des phrases du quotidien comme « si, mets ton pull, tu as froid ». Comme si je pouvais préjuger des besoins de mon fils.

Et puis il y a une histoire racontée par ma sœur, infirmière en soins palliatifs. Celle d’un patient à qui on ne s’adressait plus, préférant demander l’avis de la famille alors que ce dernier était parfaitement apte à répondre.

Loger cette histoire dans ces lieux si particuliers que sont les soins palliatifs me semblait être la manière la plus parlante pour soulever ces questions. Parce qu’il s’agit justement d’un lieu de vie, un lieu qui accompagne la vie jusqu’au bout. Tente de soutenir le désir jusqu’au bout, jusqu’au dernier souffle.

Pouvez-vous nous parler de votre processus d’écriture ? Y a-t-il eu des moments particulièrement difficiles ou gratifiants lors de sa création, et comment cela a-t-il contribué à façonner cette première expérience en tant qu’écrivain ?

J’avais la première phrase et la dernière. Et des questions qui tournaient en boucle dans ma tête. La suite fut un long travail. Une plongée assez vertigineuse pour parvenir à les incarner.

La problématique du point de vue s’est évidemment posée dans les premiers temps de l’écriture. Il me semblait impossible de me placer du coté de cette jeune fille malade, mais je pouvais me glisser dans celui de cette mère qui, sous couvert d’amour, décide pour sa fille, n’arrive pas à être à l’écoute de son désir, l’étouffe.

Le point de vue de Judith existe par endroit, l’idée étant que petit à petit elle peut prendre parole, assumer ce qu’elle veut, ce qu’elle ressent.

Il m’a fallu du temps pour parvenir à un texte qui articulait ces deux voix dans un juste équilibre, pour le préserver de tout pathos.

Le regard, l’exigence et la sensibilité de Laure Defiolles, directrice d’Alma, ont été très précieux pour accompagner ce travail.

Avant de devenir autrice, vous aviez peut-être une certaine idée de ce que serait la vie d’écrivain. Maintenant que vous avez publié votre premier roman, est-ce que la réalité correspond à vos attentes ? Y a-t-il des aspects de la vie d’autrice qui vous ont surpris ou auxquels vous ne vous attendiez pas ?

Je ne me faisais aucune idée de ce que cela représentait. Aucune attente. J’écris, c’est tout. En espérant pouvoir toucher des lecteurs.

Vous venez du monde de la musique, de l’art, des sciences sociales. Comment avez-vous fait pour réussir à entrer dans le domaine médical et à si bien nous décrire cette vie qui s’effrite ?

Je dois beaucoup à ma sœur qui s’est rendue disponible pour répondre à toutes mes
interrogations. Le livre n’aurait pas supporté la moindre imprécision.

Et cette vie qui s’effrite, je l’ai côtoyée. Pas de manière aussi littérale, ce n’est pas un récit
autobiographique ou un témoignage, mais ce qu’il y a au cœur des personnages ne m’est pas étranger. Il me semble que nous marchons sans cesse sur un fil, que l’on a vite fait de s’effriter.

Les lecteurs sont souvent curieux de connaître les personnages qui habitent les histoires. Pouvez-vous nous en dire plus sur les personnages principaux de votre roman et sur ce qui les rend uniques ?

Justement, rien ne les rend particulièrement uniques. Tout le travail était de ne pas trop en dire sur eux, d’être dans une forme de retenue sur leur passé, leur travail, des détails singuliers, pour que chacun puisse se projeter. Je voulais éviter que l’on puisse se dire : cette histoire les concerne elles, pas nous.

La seule chose qui rend peut-être Florence singulière est cette manière qu’elle a de vouloir tout contrôler. Mais est-ce vraiment si singulier ? J’ai seulement rendu cela plus visible, mais il s’agit de tendances profondément humaines, il me semble.

Les comptes-rendus médicaux de l’infirmier sont un élément intéressant dans votre livre. Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez décidé d’intégrer ces rapports pour rythmer l’histoire?

L’idée d’articuler le roman autour de ces comptes-rendus médicaux s’est imposée assez rapidement. Parce que c’était le moyen de rendre clairement lisible que cet infirmier est celui par qui le lien entre les deux femmes redevient possible. Parce qu’il tient sa juste place, non sans émotions, mais sans affect mal placé.

Une manière de raconter comment une prise de conscience, quelle qu’elle soit, se fait toujours par le détour d’un autre, je crois.

La relation entre Judith et sa mère Florence est au cœur de votre livre. Comment avez-vous développé ces personnages et leurs émotions sans sombrer dans le pathos ou le larmoyant ? Quel est votre secret ?

Le travail, toujours le travail. C’est une vigilance que j’ai eue tout au long de l’écriture. Il y a, je l’espère, une forme de pudeur dans le texte.

Pour éviter ce qui me semble être un écueil, il m’a fallu toujours traduire ce que je ressentais par des gestes, des actions de Florence. Être au plus près de ça. Elle ne cesse de faire, d’occuper le temps et l’espace. Elle le dit « l’amour se loge aussi dans la répétition des taches ».

Le livre aborde la question du sacrifice des aidants et la complémentarité avec les « techniciens » des soins. Pourriez-vous nous en dire plus ? Quelles recherches avez-vous effectuées pour comprendre ce travail ?

Je me suis évidemment nourrie des discussions avec ma sœur, de documentaires et articles sur les soins palliatifs, sur l’accompagnement de la fin de vie.

Il n’est pas si aisé de percevoir ces lieux autrement que comme ceux de la mort. Et pourtant, la définition même des soins palliatifs nous indique bien le contraire : « tout ce qu’il reste à faire quand il n’y a plus rien à faire ».

Il me semblait précieux de pouvoir rendre lisible à quel point on ne peut faire l’impasse sur l’entremêlement des pulsions de vie et pulsions de mort.

Ces lieux obligent à considérer à la fois notre part désirante, mais aussi nos limites, notre impuissance.

La complémentarité entre aidants et soignants face au malade me permettait de replacer au cœur du livre à la fois la question du désir, mais aussi de l’altérité. Cet autre qui nous échappe, qui se trouve ailleurs que là où on l’espère, véritablement différent.

Entretien réalisé le 21 octobre 2023.