Ugo De Gregorio nous parle de son livre, Aride, publié aux éditions La Manufacture de livres.

Ugo De Gregorio est un écrivain vivant au Pays basque. Après des études de psychologie à Toulouse, il a coécrit et réalisé le court-métrage Liquidation Totale, récompensé du prix du meilleur court-métrage européen. Aride est son premier roman.
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INTERVIEW
Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
Même si ça peut paraître un peu romanesque, en me levant, le jour où j’ai débuté l’écriture de Aride, je n’avais pas prévu d’en faire un livre.
Quelques semaines plus tôt, j’avais fait un cauchemar qui ressemblait de près à la première partie du roman. J’étais petit — une dizaine d’années — et j’observais depuis la fenêtre de chez moi l’arrivée d’une horde de personnes démentes dans ma rue. Elle ravageait tout sur son passage, et moi je restais cloué sur place, dévoré par la peur et la fascination.
Aussi horrible qu’il fût, ce cauchemar me laissa une impression plaisante : celle d’un début d’histoire à raconter. Pour ne pas perdre la tangibilité du rêve, éviter qu’il ne s’efface comme les rêves ont souvent tendance à le faire au fil de la matinée, lorsqu’on reprend peu à peu pied avec le réel, j’ai cherché à insuffler de la cohérence à ce cauchemar.
Et c’est de cette façon, au cours des jours suivants, que j’ai conçu l’ébauche de l’histoire, son fil conducteur, du prologue à la résolution finale. J’ai pris des notes sur mon ordinateur, que j’ai classées dans le dossier « Projets », dans l’éventualité d’en faire un scénario un de ces quatre.
« Ça pourrait faire un bouquin » : cette pensée m’a effleuré mais je l’ai vite balayée, ne m’en sentant pas capable.
Puis un soir, alors que je devais veiller une partie de la nuit avant d’aller chercher ma petite amie à la gare et que je m’ennuyais ferme, je me suis dit sans vraiment y croire : « Vas-y, essaye, t’as rien à perdre. »
J’ai écrit le prologue, puis le lendemain quelques pages supplémentaires. Et ainsi de suite. C’est comme ça que Aride est né ; non pas le fruit d’une réflexion mûrie sur le long terme, mais celui d’une étincelle d’un soir.
On vous lit et, tout à coup, on voit ; était‑ce votre objectif dès le départ d’écrire un roman très visuel ?
Si, en premier lieu, j’ai pensé adapter cette histoire en scénario, c’est parce que le cinéma occupe une place importante dans ma vie.
Après avoir brièvement travaillé dans un cinéma, j’ai passé un certain temps à écrire des scénarios de court-métrage, de long-métrage, et de mini-série, avec deux amis d’enfance qui avaient monté un petit label d’audiovisuel. Pendant qu’on cherchait des financements pour nos différents projets, on a réalisé et monté un court-métrage de comédie noire, ce qui m’a apporté un bagage technique, moi qui jusqu’alors me cantonnais essentiellement au support papier.
Donc, si le roman est visuel et possède une forte touche cinématographique, c’est sans doute dû à cette expérience passée. Je pense que l’histoire de Aride est en grande partie le résultat d’un processus inconscient ; celui de mon esprit qui a découpé, assemblé, filtré, modifié, mélangé des scènes de films, des passages de romans, des séquences de jeux vidéo, mais aussi des musiques, qui a digéré cet amalgame de culture ingurgité depuis mon enfance pour en extraire un récit inédit, bien que jonché de références.
De la même façon, je n’ai pas totalement prémédité mon écriture, ce style visuel m’est venu instinctivement : il m’a semblé naturel d’appréhender le roman comme un enchaînement de scènes reposant sur un rythme quasi scénaristique.
Vous êtes originaire du Pays basque, mais l’histoire se déroule dans un désert américain ; qu’est‑ce que ce déplacement géographique vous permet ?
En toute franchise, les histoires se déroulant dans un environnement qui m’est trop familier me foutent le cafard. Si je lis, si je regarde, si je joue, si j’écris, c’est avant tout pour m’évader — c’est carrément cliché, mais véridique.
D’autre part, j’écris autant pour raconter une intrigue que pour créer des personnages et un univers dans lequel ils gravitent. Oui, je situe Calico aux États-Unis, et oui, on peut effectivement considérer cette ville comme un microcosme du puritanisme américain, etc. Mais n’oublions pas que ça reste une ville imaginaire (au départ, j’avais même envisagé de ne jamais la localiser).
Le fait que Calico Sunflower n’existe sur aucune carte m’offre ainsi plus de liberté créative, et cette liberté constitue l’un des principaux moteurs de mon écriture.
La sexualité est omniprésente, parfois agressive et grotesque : qu’avez‑vous voulu dire de l’adolescence en montrant ce côté dérangeant ?
Adolescence et sexualité vont de pair, je n’apprends rien à personne. J’entends souvent ce discours intemporel qui en dit beaucoup sur le déni dans lequel surnagent certains parents, et plus largement une part de la société, et qui voudrait que l’adolescence soit un âge de pureté et d’innocence totale.
Et bon sang, je trouve ça hilarant. C’est un âge de transition, de déraison, de recherche, et donc de transgression. On joue avec l’interdit, on tâte les barrières morales, et c’est tout naturel !
Sans être laxiste, je pense qu’il ne faut pas trop entraver cette soif de découverte. Et c’est là tout le problème du monde adulte de Calico, qui bride ses enfants à l’excès, au point de créer le mythe du Nulle Part, comme une matérialisation de leur crainte de l’inconnu, mais aussi comme une façon de maintenir la jeunesse dans le giron familial. Et en cherchant à contrôler et contenir à tout prix cette ardeur juvénile, tout finit par exploser au visage de Calico.
Mais, bien entendu, c’est loin d’être la seule explication à la folie qui submerge le village lors de cet été caniculaire de 1982…
Quand vous dites « Aride », de quoi manque cette ville exactement : d’eau, de morale, de mémoire, ou d’autre chose ?
Concernant le titre, libre à chacun de l’interpréter comme il le souhaite. Tout ce que je peux dire, c’est que lorsque j’ai tapé mes notes sur mon ordinateur, avant même d’envisager d’en faire un roman, j’avais enregistré le fichier sous ce nom. Puis, au moment de donner un titre au récit, après avoir posé la dernière ligne, j’ai haussé les épaules et me suis dit : « Aride ? Ouais, ça sonne plutôt bien en fait. »
D’où vous est venue l’idée de faire basculer toute une communauté dans la folie, plutôt qu’un seul personnage ?
Comme je l’ai dit précédemment, le point de départ de l’histoire a été mon cauchemar, dans lequel une horde démente débarquait dans mon quartier. Mais si je devais chercher pourquoi j’ai rêvé de ça, je dirais que les histoires de drames collectifs ont toujours su titiller mon intérêt — une forme de curiosité morbide, je suppose.
Dans le cinéma avec Dogville de Lars von Trier par exemple, dans la littérature avec Bazaar, Les Tommyknockers, ou encore Carrie, de Stephen King, dans le jeu vidéo avec la saga Bioshock de Ken Levine, puis dans la réalité avec le suicide collectif de Jonestown, entre autres horreurs.
Il se joue là-dedans une dimension psychologique que je trouve tragiquement fascinante, la principale question étant : qu’est-ce qui a poussé ce petit monde vers de telles extrémités ?
Vous mêlez horreur, western et fable sociale dans le même roman. Quel a été votre secret ou votre technique d’écriture ? Comment tient-on tout ça sans que ça parte dans tous les sens ?
Au risque de me répéter, le fait que le roman emprunte divers genres — du thriller au roman plus “social”, en passant par l’horreur, voire le fantastique — m’est venu naturellement. C’est l’intrigue et le contexte qui ont amené les genres. Calico étant situé dans le désert de Sonora, il était logique pour moi de m’engager sur la voie du western.
De même, ce village étant coupé du reste du monde, il était inévitable de toucher à une dimension plus sociale et psychologique, car pour rendre cet univers un tant soit peu crédible il convenait, par exemple, d’expliquer pourquoi la communauté refuse de partir vivre ailleurs, alors que rien ne la retient, du moins physiquement.
Le drame de Calico étant effroyable, le genre de l’épouvante s’imposa comme une nécessité. Concernant la dimension fantastique, avec laquelle le roman flirte de temps à autre, elle a été influencée par mes lectures d’auteurs tels que Lovecraft et mon attrait pour ce qui appartient au domaine des entités indicibles ainsi que des récits occultes les accompagnant, à base de sectes, de sacrifices et tout ce joyeux folklore.
Il y a aussi là une certaine influence cinématographique. Aujourd’hui, on retrouve de plus en plus dans les films d’épouvante cette hybridité des genres, notamment dans les œuvres de réalisateurs comme Ari Aster (Hérédité, Midsommar, etc.) où l’horreur graphique et atmosphérique est souvent un prétexte pour traiter d’une horreur plus sociale et familiale.
La chaleur écrase tout, du début à la fin, on ne voit que ça. À quel moment avez-vous compris que la canicule ne serait pas seulement un décor, mais un personnage ?
Plus que la chaleur, c’est surtout Calico qui est pour moi un personnage à part entière, la chaleur étant l’une de ses composantes. J’apprécie beaucoup les univers excessifs, avec tout ce que cela comporte de bon comme de mauvais (ce sont parfois des mondes qui apparaissent comme caricaturaux, ce qui m’a paru idéal dans le cadre d’un récit bien souvent proche de la satire). Mais l’une des principales raisons pour lesquelles la chaleur occupe une telle place dans le récit est Andy, l’un des deux personnages principaux.
C’est un type sensoriel qui vit dans un monde propice à cette sensorialité : il est obsédé par les odeurs, le goût, l’ivresse, la moiteur… et tout est amplifié par le climat désertique. En outre, la canicule survenant vingt-six ans après les événements du début ravive les souvenirs douloureux, elle rouvre la vieille cicatrice de Calico d’où s’écouleront les reviviscences ; elle permet de tout exacerber : les émotions, la peur, la violence, la cruauté, la paranoïa, la folie… Elle révèle les individus, ce qu’il y a de plus sombre et confidentiel en eux.
Après un roman aussi noir, qu’est-ce qui vous fait encore rêver, vous, une fois l’ordinateur refermé ?
D’autres histoires d’horreur, pardi !
La culture, pour vous, c’est quoi ?
Houlà, c’est du lourd cette question… À une échelle personnelle, je dirais que la culture forme une sorte de matière dont je me nourris. Bien sûr, ce n’est pas un besoin vital, mais ça reste une nécessité intérieure. Mis à part lorsque je suis en voyage, il ne se passe pas une journée sans que je regarde un film, écoute de la musique, lise un livre etc.
Je suis indubitablement “matérialiste”, dans le sens où j’ai besoin du support physique, de manipuler les jaquettes et de tourner les pages. À titre d’exemple, j’écris systématiquement en écoutant du son, entouré de mes DVD et bouquins. Quand j’ai une panne d’inspiration, je promène mon regard sur les titres alignés, je m’attarde sur ceux qui appartiennent au genre que j’explore actuellement, et parfois, avec un peu de chance, c’est le déclic, puis je reprends l’écriture.
La justesse morale n’est clairement pas ce que je recherche dans la culture, au contraire, c’est davantage un terrain où peut se jouer l’immoralité (c’est sûrement pour cette raison que je voue un amour inconditionnel à la littérature et au cinéma d’horreur).
Je considère que la culture participe, dans une certaine mesure, à notre construction, qu’elle contribue à façonner notre vision du monde, qu’elle renverse nos perspectives, que ce soit par l’entremise d’un personnage marquant, d’une réplique fracassante, d’un refrain qui nous parle, d’une certaine philosophie véhiculée par l’œuvre.
Brique par brique, cette construction peut se faire au détour d’un album de rock ou de pop, d’un paragraphe de littérature blanche, noire, dystopique, ou encore au cours d’un dialogue de comédie romantique, de blockbuster, de drame… peu importe, l’important, c’est que ça fasse de l’effet. Que ce soit habité.
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